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Contes de ma mère à moi

Quelques douceurs d'enfance à lire, à dire, à échanger?.

Le conte du chien noir aux pattes et oreilles blanches

Ce matin-là, Martin, le fermier, labourait son champ quand il aperçut, couché dans un sillon, un très gros chien noir avec les pattes et les oreilles blanches. Il n'avait jamais vu ce chien auparavant et cria « Va-t-en, tu me gènes dans mon travail, allez, ouste, fiche-le camp d'ici, allez, vas retrouver tes maîtres » pour le faire fuir, mais le chien ne bougea pas. Martin qui passait à sa hauteur tout en labourant, le frappa de son fouet. Alors, le chien se dressa, se planta sur ses pattes devant le cheval qui s'arrêta net et dit : « Tu m'as manqué de respect, et si tu veux que je te laisse la vie sauve tu dois me donner l'une de tes filles en mariage. Je reviendrai dans trois jours pour avoir ta réponse. » Et sur ces mots, le chien disparut.
Martin se frotta les yeux, pensant qu'il venait d'être victime d'un enchantement. Lorsqu'il rentra le midi, il avait le coeur si gros, qu'il ne mangea presque pas. Sa femme et ses filles lui demandèrent ce qu'il avait et Martin leur parla de sa rencontre avec le chien et de l'ultimatum que ce dernier lui avait posé. Naturellement, aucune de ses trois filles n'accepta d'épouser un chien, même capable de parler et d'apparaître et de disparaître à volonté. Deux jours passèrent dans la tristesse et le désespoir. Et l'on ne trouva aucune solution capable de mettre fin à cette situation.

Au matin du troisième jour, Fanny, la plus jeune des trois filles de Martin vint trouver son père et lui dit, « Père, j'ai décidé, que je serai celle que le chien épousera. Je ne veux pas que tu sacrifies ta vie, ma mère et mes soeurs ont besoin de toi. Moi, je serai vivante malgré tout. » La mort dans l'âme, Martin accepta que la plus jeune et la plus belle de ses filles l'accompagne jusqu'au champ qu'il finissait de labourer. Couché au milieu d'un sillon, le grand chien noir aux pattes et aux oreilles blanches l'attendait. Martin le supplia de lui pardonner, mais le chien resta inflexible et s'en alla avec Fanny. Martin pleura beaucoup en les regardant s'éloigner, la jeune fille suivant le chien.
Tous deux marchèrent ainsi longtemps. Fanny soupirait beaucoup, laissant couler ses larmes ; Le chien lui parlant avec douceur pour la rassurer. Plusieurs jours se passèrent ainsi. Enfin, ils arrivèrent en vue d'un grand château aux hautes tours, bordés de douves profondes, planté au milieu d'un grand parc aux parterres soigneusement entretenus, entouré d'une forêt vaste et sombre.

En haut du perron aux 31 marches des servantes très âgées vinrent les accueillir. Le chien leur recommanda de mener Fanny jusqu'à la plus belle des chambres. Là, on lui recommanda de n'en sortir que lorsque le chien viendrait la chercher. La chambre était vaste, avec un cabinet de toilette et une garde-robe digne des plus nobles dames. Fanny, éblouie, en oublia un temps sa curieuse situation. Dans la chambre elle trouva une large bibliothèque garnie de livres précieux et rares qu'elle ouvrit avec d'infinies précautions, tournant les pages sans les lire, car elle n'avait pas appris à lire.
Plusieurs jours passèrent sans qu'elle sorte de sa chambre, obéissant aux ordres donnés, et sans voir le chien. Un après-midi, alors que le soleil baignait le parc et inondait la pièce en traversant les vitres de la haute croisée, le chien entra dans la chambre et l'invita à visiter le domaine. Elle accepta avec plaisir trouvant une occasion de sortir enfin de cet appartement où elle finissait par se sentir prisonnière. Ce furent alors dans les jours qui suivirent, de longues promenades à travers le parc. Un jour, elle aperçut une tour isolée et couverte de lierre. Curieuse, elle demanda à la visiter. « Ne t'approche jamais de cette tour et n'y entre pas car tu risquerais ta vie et mettrais la mienne en grand danger » lui dit le chien.

Pourtant, un jour qu'elle se promenait seule dans le parc, Fanny ne résista pas à la curiosité et, armée d'une faucille pour se protéger du danger elle se glissa par une étroite fenêtre mal fermée à l'intérieur de la tour.  La pièce du bas était vide et tout y était délabré. Elle emprunta un escalier aux marches de pierre usées et monta, ouvrant les portes des pièces successives. Ce n'est que tout en haut, dans la dernière des pièces qu'elle sursauta de frayeur. Un énorme serpent était dressé au milieu de la pièce, prêt à frapper. Mais Fanny, enfant de paysan, avait déjà eu à faire en ramassant l'herbe pour ses lapins ou en moissonnant avec son père à des vipères prêtes à mordre ses mains. D'un coup de sa faucille, elle coupa la tête du serpent.

Alors, par une fenêtre, elle vit entrer une colombe.  « Tu viens de tuer un sorcier qui avait été puni pour avoir transformé un jeune prince en chien par jalousie. Car sa mère refusait de l'épouser. Ce jeune prince ne retrouvera sa forme humaine que si une jeune fille l'aime et accepte de l'épouser alors qu'il est encore un chien, ou si le serpent mourait.
Mais tu as désobéi. Il a repris sa forme sans rien savoir de son passé. Tu dois réparer ta faute. Il te faut le retrouver pour tout lui dire.
Je te donne une noisette, une amande et une noix. Elles te serviront lorsque tu l'auras retrouvé. Tu les casseras dans l'ordre où je te les ai données en faisant un voeu. Va et cherche bien. »

Fanny descendit, chagrinée d'avoir causé du tort à ce jeune prince par sa curiosité. Elle gagna sa chambre, réunit des vêtements et se mit en route, à la recherche de ce prince qu'elle ne connaissait pas en tant qu'homme. Elle s'arrêta dans la maison de son père qu'elle n'avait pas vu depuis si longtemps. Non sans rendre un peu jalouses ses soeurs à la vue de ses beaux atours. « Où est le chien ? » lui demandèrent-elles. Fanny leur expliqua pourquoi elle le recherchait et demanda s'il était revenu dans les parages, mais personne dans la maison n'avait revu le chien. Alors, la jeune fille s'en alla et continua sa longue quête.

Elle marcha, marcha, marcha tout en fredonnant un petit air de son invention « Marchons aujourd'hui, marchons demain, si je ne tombe pas le nez dans la boue, je n'aurai pas besoin de me laver demain ». Le temps passa. Le printemps laissa la place à l'été, Fanny s'arrêtait de ferme en ferme, de maison en maison posant toujours la même question : « Avez-vous vu un grand chien noir aux pattes et aux oreilles blanches ? » Et chaque fois la réponse était la même : « Marchez, marchez babillarde, dans un château vous trouverez. » Inlassablement, elle poursuivait sa route et puis un jour on lui répondit « Marchez, marchez babillarde, au premier château vous trouverez. » Fanny pensa qu'elle touchait au but. Dans une proche vallée, près d'une rivière elle aperçut un château dépassant de grands arbres.

Elle s'approcha de la grille et le garde lui demanda ce qu'elle voulait. « Avez-vous vu un grand chien noir aux pattes et aux oreilles blanches ? » demanda-t-elle. Il lui répondit qu'il était venu, mais que la fille du comte son maître l'avait fait chasser. « Il boitait en partant, je crains qu'il n'ait une patte cassée ».
De beaux équipages, des dames des messieurs en grande toilette parcouraient les allées, Fanny demanda ce qu'il se passait. Ils sont venus pour le mariage de notre demoiselle.  « Qui épouse-t-elle ? » demanda Fanny ? « Un jeune homme que l'on a trouvé le long de la rivière '. Il avait dû tomber de cheval car il avait une jambe cassée. Comme il portait de beaux habits et de beaux bijoux, monsieur le comte a pensé qu'il devait être de bonne famille et lui a fait prodiguer tous les soins nécessaires à son rétablissement. Notre demoiselle l'ayant trouvé à son goût a voulu en faire son mari. » Fanny lui demanda le nom de ce jeune homme, mais le garde lui répondit qu'il avait sans doute perdu la mémoire et qu'il n'en avait pas et que le comte lui ferait porter celui du domaine qu'il lui offrirait à l'occasion de son mariage.
La jeune fille comprit alors qu'elle était arrivée au bout de ses recherches et qu'il lui fallait trouver le moyen de parler au prince. Pour cela elle devait entrer au château. Elle s'enquit donc si elle pouvait y avoir un travail. Le garde l'envoya à la gouvernante qui lui demanda ce qu'elle savait faire. « Je sais coudre », dit-elle. La gouvernante lui fit rejoindre l'ouvroir où l'on cousait les robes pour la demoiselle.

Tout en regardant les couturières s'activer, Fanny réfléchissait à la manière de rencontrer le prince. Elle se souvint des cadeaux de la colombe et mit son projet au point. Mais la gouvernante la voyant inactive lui en demanda la raison et Fanny lui répondit qu'elle pensait à la robe qu'elle allait faire. « Allons, ma fille, dit la gouvernante, tournez-vous donc, virez-vous dons, faites quelque chose enfin ! »  Et Fanny se mit à virevolter sur elle-même disant « Eh bien je m'tourne, eh bien je m'vire, en êtes-vous plus avancée ? Vous aurez une robe ce soir, mettez-moi seule dans une pièce et ce sera chose faite. » Lorsqu'elle fut seule, Fanny cassa la noisette et lui demanda de réaliser une belle robe rose. Aussitôt apparut une magnifique robe rose. Et lorsque la fille du comte vint voir les robes crées pour elle, elle la trouva si belle qu'elle n'en voulut pas d'autre. « Combien la vendez-vous ? » demanda-t-elle à Fanny « Je vous la donnerai si vous me permettez de passer la nuit dans la chambre de votre fiancé. » La fiancée accepta le marché et Fanny, s'asseyant sur le lit, raconta toute son histoire au jeune prince. Mais la fiancée, méfiante, avait fait verser un somnifère dans le verre d'hydromel que le jeune prince buvait avant de s'endormir. Si bien qu'il n'entendit rien de ce que lui contait Fanny. Au matin, celle-ci se rendit compte qu'elle devrait recommencer la nuit suivante.
La seconde journée passa comme la première et Fanny cassa l'amande pour lui demander une robe bleue, encore plus belle. En la voyant, la fille du comte n'en voulut pas d'autre et accepta le même marché que la veille et prit la même précaution, faisant verser du somnifère dans l'hydromel. Si bien que, une nouvelle fois, le prince n'entendit rien de l'histoire de Fanny, qui pleura beaucoup en regagnant sa pièce de travail. Elle se disait que le mariage aurait lieu le lendemain et que sa cause était perdue. Mais ce matin-là était voué à la chasse.


« Dites-moi mon ami, qui est cette jolie fille qui vient la nuit parler dans votre chambre ? C'est une curieuse façon de passer la nuit avec une jeune beauté ! » demanda l'un des invités alors qu'il se trouvait seul avec le prince. Le jeune homme fut surpris, mais comprit qu'on le droguait et décida de ne rien boire la prochaine nuit afin de tirer au clair le mystère d'une telle visite nocturne.
Dans sa pièce, Fanny cassa la noix désirant une robe de mariée. Ce fut une merveille brodée d'or et de perles, à la dentelle arachnéenne, nouée de soie et de satin. La jeune fiancée s'écria devant tant de merveilles qu'elle donnerait la dernière nuit d'avant mariage avec son fiancé à Fanny. Celle-ci s'assit sur le lit et narra pour la troisième fois toute son histoire. Mais, cette fois, le prince écoutait. Mais il fit celui qui dormait et Fanny, au matin, quitta tristement la chambre et s'en fut s'asseoir sur une grosse pierre à la sortie du château, car elle voulait voir passer le cortège. C'est là qu'une servante vint la retrouver.

Lui prenant la main, elle l'emmena dans une grande chambre où, après l'avoir baignée, lavée, et coiffé ses longs cheveux, elle lui fit revêtir une belle robe blanche. Elle conduisit ensuite Fanny jusqu'à un salon où le prince l'attendait. Lui prenant la main, il fit ouvrir en grand les lourdes portes et la présenta aux invités réunis « Voici celle que j'ai choisie.  Depuis très longtemps elle m'a aimé, alors que j'étais misérable ; elle m'a cherché pendant de longs jours pour me rendre ma vraie place puis, elle s'est humblement retirée sans rien demander. Moi, en ce jour où grâce à elle, je redeviens riche et puissant, je veux la prendre pour femme et je jure de l'aimer tendrement toute notre vie. »
Bien sûr, le comte et sa fille furent d'abord déçus et fâchés de sa décision, mais le prince se montra généreux avec ceux qui l'avaient recueilli... après l'avoir chassé.
Après le mariage, les jeunes époux allèrent retrouver la famille de Fanny et le prince demanda pardon au père de sa jeune épouse de s'être mal conduis avec lui. Il les fit venir au château où tous, vécurent très heureux.

Le conte du malin petit lapin


Au coeur de la forêt de Bois-Joli, vivait une famille de lapins. Dans le terrier, bien abrité sous la mousse et les fougères, maman lapin veillait sur sa portée de sept lapereaux, d'un gris tendre. Maman avait fort affaire avec ses sept petits, filles et garçons, qui n'arrêtaient pas de jouer ou de se chamailler dans la grande salle du terrier. Et qui ne rêvaient que d'une chose, s'aventurer loin des proches abords du terrier que leur maman leur interdisait de franchir .
« Si vous vous éloignez trop, prenez garde au renard qui cherchera à vous attraper. Car lui aussi a des petits à nourrir, et je ne vous pas que l'un d'entre vous leur serve de repas. Restez toujours près de notre entrée afin de pouvoir vous réfugier à toute vitesse dans nos galeries trop étroites pour le renard. »
Naturellement, tous les petits lui affirmèrent qu'ils seraient très prudents. Même Minilap, le plus petit de la portée, mais le plus intrépide aussi. Toujours à mettre sa tête et ses pattes, dans les endroits plus dangereux et les moins accessibles.
Un soir, maman sortit au crépuscule, alors que la rosée commence à se déposer sur les herbes et les rafraîchit en les rendant plus douces et plus tendres à déguster. Mais ce soir-là, bien que, une fois de plus leur maman leur eut prodigué des conseils de prudence, les frères et soeurs de Minilap lui dirent, « Toi qui n'a peur de rien, serais-tu capable de sortir à la nuit tombante ?
  • Bien sûr que j'en suis capable. Et ce n'est pas le renard qui me fait peur. »
Et Minilap sortit. Prudent, quand même, il se contenta d'abord de rester tout près de l'entrée du terrier.Peu à peu, il se rassura, malgré les ombres inquiétantes que la nuit tombante et la Lune montant dans le ciel faisaient naître autour de lui.
Tout à coup, il aperçut une ombre dont la forme dessinait un long nez effilé et des oreilles pointues.  Il pensa que le buisson voisin lui jouait un tour en projetant la silhouette d'une tête de renard sur la sente. Mais le souffle qui venait lui donner des frissons sur l'échine, le fit se jeter de côté et la gueule du renard claqua dans le vide.
« Eh.  Fais attention, s'écria Minilap, tu aurais pu me faire mal avec grandes dents.
  • Mais c'était bien mon intention, lui répondit le renard. J'ai grand faim et tu feras un bon amuse-gueule en attendant d'attraper quelqu'un de plus consistant.
  • Écoute, je suis tout petit, et tu ne comblerais pas même une dent creuse, alors ton estomac... Mais si tu me laisses la vie sauve, je te montrerai l'endroit où tu pourras te rassasier jusqu'à plus faim.
  • Bien, mais si tu me trompes, gare à toi, je ne ferai de toi qu'une bouchée.
  • Marché conclu, maintenant suis-moi en silence. »
Et le renard suivit Minilap à travers le bois. Arrivés à l'orée, ils virent une ferme et, près de la grange, une cour fermée par un grillage haut et bien tendu.
« Tu te moques de moi, dit le renard, je connais bien cette ferme, le grillage est infranchissable et trois gros gros chiens gardent la cour. Je vais te manger pour m'avoir fait marcher pour rien.
  • Attends, dit Minilap, je sais comment entrer. Je vais creuser une galerie sous le grillage et nous pourrons entrer. »
Et le jeune lapin creusa une galerie sous le grillage et déboucha dans l'enclos des volailles. Le renard le suivit en agrandissant le passage pour pouvoir s'y glisser. Arrivé dans l'enclos, il commença de dévorer poules, poulets, coqs, pintades, oies, dindons, jusqu'à en avoir le ventre distendu.
C'est le moment que le rusé petit lapin attendait. Il se mit à pousser de glapissements de détresse, si forts, qu'il réveilla les trois gros chiens qui se mirent à aboyer et réveillèrent à leur tour les fermiers.
En pyjamas et chemises de nuit ils accoururent, armés de leurs fusils et commencèrent de tirer à travers le grillage. Le renard, affolé, tenta de ressortir par la galerie mais, alourdit par son trop gros ventre il ne put s'y glisser qu'à grand' peine, harcelé par les chiens qui le mordaient, du plomb des chasseurs dans l'arrière-train, la peau arrachée par l'étroit goulet, il était en piteux état en arrivant hors de l'enclos. Pendant ce temps, Minilap s'était réfugié derrière une grosse taupinière et riait de voir le renard ainsi maltraité et se moquait de lui en lui disant « je t'ai bien eu, monsieur le rusé, mais je suis encore plus malin que toi et tu ne m'attraperas jamais.
  • En tout cas, gare à toi la prochaine fois, lui répondit le renard, car je te mangerais avant toute chose. »
Et le renard rentra auprès de sa renarde soigner ses plaies. Mais plus jamais on ne le vit dans le bois car les chiens avaient suivi sa trace et l'obligèrent à fuir dans une autre forêt.
Quand Minilap, le malin petit lapin, rentra au terrier retrouver sa mère, ses frères et ses soeurs, tous étaient très inquiets de cette longue nuit d'absence. Il leur raconta son aventure et sa ruse, ce qui fit rire tout le monde de bon coeur. Mais depuis ce jour, plus personne ne se moque de lui et de sa petite taille car il avait montré que savoir se servir de sa tête est très important lorsque l'on doit se sortir d'un danger. Mais, surtout, il est désormais très prudent et suit les sages conseils de sa maman car tout de même, il avait eu très peur de ne pas la revoir, si le renard l'avait mangé.

Le conte du Demi-Poulet


C'était à l'époque où les rois ne possédaient pas forcément de grands royaumes. Celui-là vivait dans un tout petit royaume entouré par de puissants voisins. Il avait une fille en âge d'être mariée. Elle était très belle, mais lui était très pauvre et les prétendants ne se pressaient pas pour épouser une princesse sans dot, ou presque. Car cette princesse avait hérité à sa naissance d'une bague magique qui avait le pouvoir de rétrécir à volonté tout ce qu'elle touchait. Ce pouvoir ne permettait pas de glaner de grandes richesses, mais était bien pratique lorsque l'on voulait transporter de lourdes charges, comme on le faisait chaque fois que le roi voulait se déplacer dans l'un de ses châteaux. Or, un jour, le roi envoya ses hérauts proclamer qu'il donnerait sa fille en mariage et la moitié de son royaume à qui retrouverait la bague perdue par la princesse au cours d'un voyage. L'un des hérauts passant devant une ferme lança son appel à l'entrée de la cour puis s'en alla.

C'était une ferme où vivait toute une basse-cour de canards, d'oies, de dindons et de poules, tous biens en chair et promis à devenir des mets de choix pour le roi et sa cour de seigneurs et de dames.
Cependant, un peu à l'écart, grattait un poulet si petit malgré son âge que les autres le mettaient de côté et que les fermiers se demandaient bien quant il deviendrait assez gros pour être servit tout doré et entouré de légumes frais à la table du roi. En attendant, on l'appelait, le " demi-poulet ".
Demi-poulet grattait donc à l'écart, en bas du gros tas de fumier qui trônait dans la cour. C'est là que, donnant un coup de patte dans un petit tas de pailles encore sèches, il trouva la bague. Et comme il l'avait frottée de son ergot, il devint encore plus petit. Aussitôt, il demanda à la bague de le faire redevenir à sa taille et mit la pierre sous son aile. Naturellement, pour lui, il n'était pas question d'épouser la princesse, mais la moitié du royaume promis lui suffisait.
Si le roi tenait tant à récupérer la bague de sa fille, c'est que le bijou lui permettait, en devenant tout petit d'espionner ses courtisans et de déjouer les complots que l'on tramait contre lui.
Demi-poulet se mit donc en route pour gagner le château royal. Mais ce château était loin et avec ses petites pattes, il se fatiguait vite et devait s'arrêter souvent. Pendant son voyage, il réfléchissait donc à la manière dont il pourrait s'introduire au château et auprès du roi, soupçonnant que les courtisans feraient tout pour l'en empêcher. À d'autres moments, il se disait que personne ne se méfierait d'un si petit poulet. Il en était ainsi de ses pensées lorsqu'il entendit les cors et les aboiements d'une chasse à courre. Il aperçut, jaillissant d'un fourré, un renard filant ventre à terre, poursuivi par les chiens et les chasseurs. " Aide-moi, à me cacher, dit le renard, et je te le rendrai. " Demi-poulet le toucha de la bague et le renard devint aussi petit qu'une puce et se cacha dans les plumes du poulet.
Et Demi-poulet poursuivi son chemin.
Une charrette arriva, bringuebalante, sur laquelle était posée une cage dans laquelle était enfermé un loup . Blessé, maigre, il supplia le poulet qui s'était perché sur la charrette pour se reposer et avancer plus vite vers le château royal, de l'aider à sortir. " Je te rendrai le service que tu voudras dès que tu le demanderas. " Demi-poulet toucha le loup avec sa bague et lui dit de cacher dans ses plumes.
La charrette passant au-dessus d'un pont il entendit la rivière pleurer. Il sauta de la charrette et s'enquit auprès de la rivière des raisons de son chagrin.
" J'étais une belle rivière avec des poissons argentés, des algues nourricières, des galets, de petites îles et des oiseaux. La fille du roi a pris toute mon eau pour faire un lac. À présent, je suis à peine un ru. L'été arrive, le soleil va faire s'évaporer le peu d'eau qui me reste et je vais disparaître. "
Touchant la rivière de sa bague Demi-poulet lui dit : " Rentre dans mon derrière et nous verrons quand tu pourras sortir ".
C'est ainsi que tous quatre arrivèrent au château.
Demi-poulet dit qu'il voulait voir le roi pour lui remettre la bague qu'il avait trouvée. Les courtisans l'amenèrent devant " Sa Majesté ", mais la princesse déclara que jamais elle n'épouserait une moitié de poulet, même au prix d'une couronne. À quoi Demi-poulet répondit que " Si le roi veut sa bague, il doit tenir ses promesses. Je lui donnerai cette bague au soir de notre mariage.
  •                 Je n'ai qu'une parole, répondit le roi, tu épouseras ma fille. " Et il ordonna que l'on conduise Demi-poulet à sa chambre.
La princesse s'adressa à voix basse à ses suivantes, demandant que l'on se débarrase de ce mini coq.
Les courtisans menèrent Demi-poulet au poulailler, espérant que les autres volailles tueraient cet intrus. Et c'est bien ce qui faillit arriver. Car poules, canards, pintades, dindons, à peine la porte refermée se jetèrent sur cet avorton qui venait les déranger dans leurs habitudes. Mais Demi-poulet s'écria " Renard, renard, reprend ta taille et sauve-moi comme je t'ai sauvé. " Et le renard reprit sa taille normale et tua toute la basse-cour, puis disparut dans la nuit. Au matin, les gens du château trouvèrent Demi-poulet perché et les volailles mortes autour de lui.
La nuit suivante, comme les préparatifs de la noce tardaient, on le mit dans la bergerie où, pensait-on, les moutons ne manqueraient pas l'étouffer. En effet, béliers et brebis, agneaux et agnelles se tassèrent autour de ce poulet qui venait les déranger dans leur domaine et Demi-poulet s'écria : " Loup, loup, reprend ta taille et sauve-moi comme je t'ai sauvé. " Et le loup reprit sa taille normale et tua tous les moutons de la bergerie, puis se sauva dans la nuit. Au matin les gens trouvèrent Demi-poulet perché, dormant la tête sous son aile et toutes les bêtes mortes autour de lui.
Le soir suivant, sous le prétexte qu'il puisse dormir seul et au chaud, on l'invita à passer la nuit dans un four. " Ne crains rien, ce four ne sera allumé que demain matin. " Mais au cœur de la nuit on fit un grand feu sous le four, si bien que Demi-poulet pensa mourir rôti. Mais il s'écria " Rivière, rivière, sort de mon derrière et sauve-moi comme je t'ai sauvé. 
  •   D'accord, répondit la rivière, mais auparavant monte avec le roi en haut de la plus haute tour, car je vais rejoindre mes eaux du lac et inonder tout le château.
  •                 Et la princesse ?
  •                 Laisse-la avec les autres courtisans, car si tu la sauves, elle te fera encore du mal. Je ne peux rien pour elle, tu ne peux la sauver. Une dernière chose, frotte la bague lui demandant de reprendre ta taille normale, car je sais que tu as été victime d'une sorcière, jalouse de ta mère.
  •                 Comment le sais-tu ?
  •                 Elle a fait cette invocation sous un saule de ma rive. Mais va, dépêche-toi, mes eaux commencent à monter ".
Demi-poulet frotta la bague, lui demanda de reprendre sa taille normale, et se transforma en un jeune prince, fort élégant et fort sage. Si sage, qu'il devint le premier ministre du Roi. Et souvent, le soir, il retrouvait à l'ombre d'un saule, au bord de la rivière, le renard et le loup, devenus ses amis. Et tous vécurent de longues années, sages et heureux.

Une histoire (vraie), de Jean de la Vielle



Préambule :

Ma mère, âgée aujourd'hui de 97 ans, a rencontré dans un village du Morvan où elle vivait enfant, un vielleux. C'était un musicien ambulant qui se rendait de fêtes (les " assemblées "), en noces, en célébrations, pour y jouer, sur sa vielle (ou vielle) des airs traditionnels ou religieux. Il était né vers 1830 et l'histoire qu'il raconte se déroule vers 1860. À cette époque, il y avait encore des loups dans le Morvan.


L'Histoire.

C'était l'année de mes quatorze ans ; Cet après-midi-là, j'accompagnais Jean de la Vielle dans sa promenade. il avait quatre-vingt-seize ans et sa fille, ma nourrice, avait peur qu'il ne se perdit ou qu'un malheur ne le frappa.
Nous nous étions assis au bord de l'Yonne pour qu'il se repose. Cet endroit formait un port où le bois des forêts du Morvan séchait, avant son dernier voyage vers la Capitale ; Les flotteurs l'assembleraient plus tard en radeaux formant des trains et, juchés sur les billes, le guideraient de leurs perches jusqu'à Paris. De nombreux accidents survenaient au cours du voyage et beaucoup en revenaient estropiés à vie, lorsqu'ils n'en mouraient pas. Mais revenons à notre histoire.
Quelques maisons, un café entouraient le port du bois. Assis sur un tronc couché dans l'herbe, il se reposait. "Écoute, petiote, me dit-il,je vais te raconter ce qui m'est arrivé une nuit de Noël."
C'était un beau vieillard aux cheveux d'argent qui avait beaucoup plu aux dames de la région.  Grand, élancé, il portait encore son chapeau à larges bords et sa grande cape sur les épaules. un chapeau et une cape qui l'avaient souvent protégé de la pluie, du soleil, de la neige et du froid.
À l'époque, je parcourais les routes de village en village, jouant pour toutes les fêtes et les noces, avec deux amis. L'un jouait du violon, l'autre de la flûte et nous n'avions pas nos pareils pour amuser les assemblées.
En cette veille de Noël, nous étions à Autun où nous avions donné la musique pour un grand mariage. nous étions jeunes et nous nous sommes bien amusés aussi, ne laissant pas notre part lorsqu'il fallait lever nos verres. Nous avions donc beaucoup bu. Il nous fallait pourtant retourner au pays où nous avions promis de jouer à l'église pour la messe de minuit.
Tu sais comme cette forêt de l'État est grande, on s'y perd facilement. Aussi avions-nous nos repères. Mais c'était bon en temps ordinaires. Cette nuit-là, la neige était tombée en abondance, si épaisse, que nous n'y voyions plus rien. Je te l'ai dis, nous avions bien bu et peu dormi. Arrivés à une croisée de chemins, au cœur de la forêt et de la nuit, nous qui nous entendions si bien, nous nous sommes violemment disputés, échangeant presque des coups de nos longs bâtons de marche. Chacun voulait prendre un chemin différent et nous avons commis la grande bêtise de nous séparer. Au milieu des bois noirs, dans une neige qui nous empêchait de marcher tant elle était épaisse et poudreuse. Et nous avions entendu hurler des loups qui semblaient suivre nos traces, flairant leurs proies. Nous savions pourtant que si nous restions ensemble, ils ne nous attaqueraient pas, craignant nos bâtons aux bouts ferrés. Mais nous nous sommes pourtant séparés et je me suis retrouvé seul, complètement perdu et, du coup, complètement dessaoulé. Alors, j'ai pensé que nous étions punis d'avoir tant tardé à la noce avant de partir et que nous ne pourrions pas jouer à la messe de minuit. Je me suis mis à genoux et j'ai supplié la Vierge Marie de me venir en aide. Je lui ai promis de jouer à la messe de minuit à tous les Noëls de ma vie si j'arrivais ce soir-là jusqu'à mon église.
Je tremblais de froid et de peur et j'entendais les loups. Je savais que mes compagnons ne m'entendraient pas les appeler, nous étions trop éloignés les uns des autres.
Alors, devant moi s'est formé un brouillard très léger. Il a pris la forme d'une femme vêtue d'une longue robe et portant un enfant. Elle s'est déplacée et je l'ai suivie, à travers la forêt, jusqu'à l'église où la messe avait déjà commencé. Et, seul, j'ai joué tout en pensant à mes deux compagnons perdus dans la forêt.
Le lendemain, nous n'avons retrouvé que des lambeaux d'habits, laissés par les loups.
Sans doute penses-tu que je radote, mais je te jure que cette histoire est vraie. Et depuis, avec mes nouveaux compagnons de musique, ou seul, j'ai joué à toutes les messes de minuit qui ont marqué mon existence, dans mon église. "


Alors, Jean de la Vielle s'est levé, s'appuyant sur son long bâton de marche au bout ferré, enveloppé dans sa cape et main dans la main, marchant à son pas de vieil homme fatigué d'avoir tant couru par les monts et les vaux de notre Morvan, nous sommes rentrés à la ferme. C'est là qu'il s'est éteint, guidé sans doute encore une fois encore dans son voyage, par la silhouette qui l'avait mené jusqu'à son église par un Noël de neige.

Le conte de celui qui cherchait des gens plus bêtes que les siens

A cette époque, les paysans moissonnaient leurs champs à la faux, récoltaient le fourrage pour les lapins avec une faucille et se levaient tôt le matin, dès que le coq chantait.

C'était le temps des moissons. Les hommes alignés tout au long du champ fauchaient les épis lourds et blonds d'un geste ample et sûr. De temps à autre ils s'essuyaient la sueur ruisselant sur leurs visages avec leurs grands mouchoirs. Leurs torses nus brillaient sous le soleil et ils buvaient à longues gorgées l'eau et le vin de leurs chopines ou de leurs gourdes. Les gamins et les gamines formaient les gerbes avec les épis et les rassemblaient en meules. Aux cloches de midi, les femmes apportaient les paniers contenant le pain, le lard, le fromage, le vin qui nourrissaient les moissonneurs. Une courte sieste permettait de se reposer avant de reprendre les faux jusqu' à l'angélus du soir.

Ce jour-là César, sa femme et son père attendaient que la mère vienne apporter leur repas. Mais comme elle tardait, César demanda à sa femme d'aller voir  à la ferme pourquoi la mère n'arrivait pas. Lui et son père continuaient à coucher les blés à grands coups de faux. Comme ni femme, ni mère ne revenait, il demanda à son père d'aller voir ce qui retenait les femmes. Mais comme elles, le père ne revint pas.
Affamé, furieux, César, sa faux sur l'épaule arriva dans la grande cuisine où, devant la cheminée où les braises rougeoyantes conservaient sa chaleur au frichti  dans le grand chaudron de fonte, il vit sa mère, sa femme, son père, les coudes posés sur la grande table de ferme, plongés dans leurs pensées. Ils regardaient le berceau où dormait son jeune fils.

*"- César, qu'arriverait-il à ce petit si nous venions tous à mourir ?
  •                 Non mais, vous êtes bêtes ou quoi ? Donnez donc à manger à cet enfant, sinon il mourra de faim bien avant vous. " .

A la fin du repas, César rempli sa musette de nourriture et leur dit :

" Je pars, et je ne reviendrai que si je rencontre des gens encore plus bêtes que vous. "
Et il se mit en route n'emportant avec lui que sa faux, une faucille (car on a toujours besoin de bras dans les fermes en ce temps de moissons) et un coq, pour se réveiller le matin.
Comme dit, il trouva facilement à se louer de ferme en ferme où ses bras vigoureux et courageux trouvaient toujours leur emploi. Un jour, il arriva dans un village où les paysans arrachaient le blé par poignées. César s'approcha et leur expliqua qu'il possédait un outil très utile pour les moissons et à amples coups de sa grande faux, il moissonna le champ. Emerveillés les paysans du lieu lui offrirent une bourse où chacun avait mis une pièce d'or.
Et César repris sa route en leur disant,
" Mes braves gens, vous êtes bien bêtes, mais je connais encore plus bête que vous ".
A quelques temps de là il vit un groupe de gens occupés à hisser, non sans peine, une vache sur toit à l'aide de cordes et de palans.
" - Que faites-vous là, avec cette vache ?
  •                 C'est que l'herbe pousse sur notre toit de chaume et que nous voulons que la vache broute cette herbe. "

César se mit à rire, les aida à faire descendre la vache de son perchoir et leur montra comment couper l'herbe du toit avec sa faucille. Les gens des maisons alentours, venus voir César travailler se réunirent et lui donnèrent une bourse pleine d'or pour sa faucille.
César accepta car, avec l'or de sa faux et cette nouvelle bourse, il devenait assez riche pour voyager sans travailler. Il les quitta donc en leur disant,
" Mes braves gens, vous êtes bien bêtes, mais je connais encore plus bête que vous ".

Il se dit qu'il était temps qu'il prenne le chemin de retour vers sa ferme, sa femme, son fils et ses parents, car sa colère était passée et que, sans doute il sont bien bêtes, mais il lui manquaient car il ils les aimaient fort dans son cœur.
Un soir que la pluie l'avait surpris en chemin, il s'arrêta dans un hameau et demanda un coin pour la nuit. On lui donna un banc pour dormir près de la cheminée et sécher ses habits.
Au milieu de la nuit, il entendit un grand branle-bas dans la cour. Le fermier était entrain d'atteler sa jument à un tombereau.
" -Que faite-vous là donc, que le jour est encore loin ?
  •                 c'est que justement, j'attelions pour l'aller charcher, l'jour. Sinon, comment j'ferions pour y voir clair dans mes champs ?
  •                 Attendez, moi, j'ai l'animal qui va vous l'faire venir, le jour "
Et César promis que si son animal ne faisait pas venir le jour, ce serait lui qui irait le chercher avec le tombereau.. Une heure plus tard, le coq  chanta et le soleil montant à l'horizon, fit naître le jour.
Les fermiers du hameau lui demandèrent de leur vendre son coq. Mais César si fit beaucoup prier et repartit avec une nouvelle bourse bien garnie en pièces d'or, en leur disant,
" Je connais bien des gens très bêtes, mais jamais autant que vous ".**

Il se hâta alors de rentrer à sa ferme, auprès des siens et vécut avec eux, plus indulgent pour leurs petites bêtises, mais devenu riche de la grande  bêtise des autres..




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