Chaque semaine, un conte, une nouvelle ou une poésie viendra apporter un peu d'imagination à ce monde d'hyper-réalité.  Vies Secrètes |
- Entrez.... Ah, c'est vous ! Voilà bien longtemps que nous n'avions eu le plaisir de vous compter parmi nous. Votre absence, cette fois, a été très longue. Mais si votre retour, en quelque sorte nous satisfait, ses circonstances, à nouveau, ne plaident guère en votre faveur.
Nous savons ce qui vous est arrivé, mais pour la bonne tenue et la cohérence de nos archives, nous vous demanderons de bien vouloir nous conter ce qui vous est advenu depuis votre dernier séjour ici.
- Je sais. Comme vous me le faites remarquer, ce n'est pas mon premier retour ici. Mais je suis fatigué. Comme vous le disiez j'ai été longtemps absent. Ce n'est point tant le séjour en lui-même qui m'a épuisé, il serait plutôt à classer parmi les plus agréables, mais ma faute stupide et la mise à l'écart qui en fut la conséquence m'ont affecté aussi bien moralement que physiquement. J'ai besoin d'un peu de repos.
- Impossible, vous connaissez la règle. Vous savez ce que repos signifie chez nous, et lorsque vous reviendrez vous aurez presque tout oublié afin que votre passé n'interfère pas sur votre nouveau séjour. Vous devez donc faire maintenant votre rapport. Tout ce que je peux faire pour vous permettre de vous reposer, c'est vous rappeler vos précédentes expériences. Je passerai vos séjours en tant qu'animal puisque comme tel vous n'êtes pas véritablement responsable de vos actes. Ils ont d'ailleurs été généralement trop brefs pour être significatifs. Votre naïveté était un bonheur pour les chasseurs et, même lorsque vous étiez sensé être fauve ou féroce, vous trouviez le moyen de vous faire dévorer le premier. Cette candeur vous a généralement suivi dans votre vie humaine. Aussi avons-nous été indulgents, le plus souvent. Il y aura toutefois une exception, je vous en donnerai les raisons en temps voulu. Mais il est vrai que votre dernière faute a été la plus grave. Vous en avez été sévèrement puni, votre prochaine épreuve interviendra donc après avoir réentendu d'abord vos vies précédentes, du moins les circonstances de leur terme et raconté votre dernière vie. Enfin vous vous reposerez avant de repartir pour un autre destin. Toutefois, je vous donne le choix de l'ordre dans lequel vous aller retrouver vos précédentes existences. Par laquelle commençons-nous?
- Peu importe, puisque je dois les entendre toutes, autant commencer par la première.
- Nous remonterons donc à cette époque où vous participiez à la chasse aux galions espagnols avec les pirates de "Barbe Noire", Vous en souvenez-vous ?
- Peut-être
- Sans doute puisque vous l'avez utilisée dans l'une de vos dernières vies; Mais nous y reviendrons.
- A moins que...
- A moins que... Quoi?
- A moins que... Vous utilisiez la méthode aléatoire; Fermez les yeux, laissez votre doigt glisser sur le dos des fiches et tirez-en une au hasard. Et recommencez après chacune d'elle. En mettant de côté les fiches lues, nous éviterons les redites et cela m'évitera peut-être de m'assoupir, en sollicitant plus fortement mon intérêt.
- D'accord. Mais il ne s'agit pas de fiches papier. Tout a été enregistré visuellement. Commençons-nous ?.
- Puisqu'il le faut.
- Hum ! Début difficile !
(A suivre)
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|  ACCIDENT | " Vous souvenez-vous de celle-là?
- Je ne préfère pas. Je connaissais la lâcheté humaine, mais peut-être pas à ce point. J'étais représentant, habitué à la route et il m'étais arrivé de secourir des gens accidentés ou en panne. Je crois que je ne m'habituerai jamais aux réaction de certaines de vos créations
- Oui, cette fois c'est vous qui en avez été la victime.
- J'étais rentré tard et il avait fallut repartir presque aussitôt"
I
" Bon Dieu quelle flotte!. . . C'est bien ma chance! Et encore une fois je suis obligé de rouler de nuit!. . . Et cette route qui n'en finit pas! Et l'essuie-glace qui grince et n'arrive pas à essuyer!. . . Et ça tourne. . . Et ça tourne. . . Un coup à droite. . . Un coup à gauche. . . Au moins, je ne risque guère de m'endormir. . . Décidément, il faudra que je change cet essuie-glace. . . C'est bientôt pire que de ne pas en avoir. . . La route est un long ruban qui défile, qui défile et se perd à l'infini loin des villes, loin des villes. . . Tu parles, mon gars Lemarque, comme si les routiers étaient tout seuls à s'emmerder sous cette flotte. Heureusement que Josiane et les enfants dorment. . . 80 Km/h!. . . A cette vitesse-là, nous ne serons pas arrivés avant cinq heures du matin. . . Et en plus, dès qu'on vire un peu sec, ça chasse. Une chance que la route soit vide, au moins je ne suis pas gêné par les phares. . . Non mais quelle idée de se casser une patte d'un temps pareil!. . . - Chéri, maman s'est cassée la jambe, je voudrais que nous allions la voir. - Bien ma chérie, nous irons demain.
- Oh non, partons tout de suite, je suis terriblement inquiète et tu sais combien une fracture peut être mauvaise à son âge.
- Enfin, sois raisonnable, tu sais très bien que nous ne pourrons pas la voir avant demain midi puisqu'ils font les soins le matin. Et il est inutile de réveiller ton père en pleine nuit, alors que nous pouvons arriver tranquillement dans la matinée. Et puis avec le temps qu'il fait le trajet de nuit va être difficile et nous serons tous fatigués en arrivant et guère en forme pour passer des heures à l'hôpital. . . .
Ouais!. . . J'aurais dû être plus ferme moi! En attendant me voilà en plein déluge, sur une route dangereuse. En plus de ça, une fois là-bas, je ne pourrais même pas dormir. Étrange, cette allée d'arbres sous la pluie défilant sous les phares, on a l'impression d'une chute sans fin dans un puits. Dans quel film ai-je déjà vu cette image?. . . Ah oui!. . . C'est dans " Le Boucher", de Chabrol, quand ils roulent de nuit vers l'hôpital. . . Pas réjouissante l'image. En tout cas il vaut mieux être prudent sur cette satanée route, si je ne veux pas y rejoindre la belle-mère à ce fichu hôpital. . . Ça lui ferait une sacrée surprise et une compagnie pour le moins inattendue. . . Eh!. . . Faire gaffe ici. . . Il est raide celui-là. . . Un petit coup de freins. . Eh. . . Oh. . . Qu'est-ce qui se passe?. . . Ça ne répond plus!. . . Braquer à fond. . . L'arrière embarque. . . Contre-braquer. . . Ça n'ira pas!. . . Pas de fossé. . . Je vais dans le champ. . . Aïe!. . . Ça glisse!. . . Les arbres!. . . Je vais me payer les arbres!. . . Un mur, un vrai mur de verdure!. . . On se met en travers. . . Ça va s'arrêter. . . On n'y va pas. . . La clôture!. . . Merde!. . .
II
"Fait chaud. . . J'entends des voix. . . Josiane doit parler avec son père. . . Qu'est-ce qu'ils racontent?. . .
-. . . Faut les sortir de là, des fois qu'ils soient pas morts. . .
- Non, on ne doit pas toucher les blessés, ça peut les tuer;
Blessé?. . . Qui est blessé?. . ; Tiens, j'ai le cou humide. . . Qu'est-ce-qu'il fait chaud bon Dieu!. . . - Un extincteur, vous en avez un ?. . .
- Non. . .
- Il faut arrêter une voiture, qu'ils aillent chercher du secours!. . .
Ça sent le caoutchouc brûlé!. . . Le voisin nous empeste encore avec ses pneus. . Quelle chaleur!. . . Josiane. . . Josiane. . . Quelle heure est-il?. . . Mais où est-il ce foutu réveil!. . . Il faut que je me lève. . . Je vais être en retard. . . Il fait de plus en plus chaud ici!. . . Cette lueur. . . Josiane, la maison d'à côté est entrain de flamber!. . . Josiane!. . . - Les portières, il faut les ouvrir!. . .
- Elles sont coincées!. . .
- Il faut casser les vitres !
- de toute façon vaut mieux attendre les secours. Le gars nous a dit qu'il allait les prévenir.
- À combien le prochain patelin?
- Cinq bornes
- Ils ne seront pas ici avant vingt minutes. Il faut les sortir avant sinon ils auront brûlé d'ici là.
- Mais puisque je vous dis que ça risque de les tuer!
- C'est peut-être déjà fait
- Raison de plus.
- Oui, mais s'ils sont encore vivants! On ne peut quand même pas les laisser griller vivants!
- Un conseil, faites comme moi, ne vous approchez pas de la voiture, ça risque de péter et nous avec.
J'ai du mal à respirer. . . J'étouffe. . . Le feu!. . . La maison brûle. . . Mais non, nous sommes partis. Alors?. . . Ah oui!. . . Les arbres. . . La clôture. . . Mais!. . . Mais!. . C'est la voiture qui flambe!. . Sortir!. . . Merde la ceinture est bloquée!. . . Là. . Devant. . . Des silhouettes. . . Comme des diables en sabbat qui dansent. . . À l'aide, ouvrez. . . La portière. . . Bloquée aussi!. . . - Eh! Il y en a un qui bouge, faut faire quelque chose!. . .
- Essayez si vous voulez, mais moi je ne bouge pas. Inutile de risquer notre peau, il serait idiot d'y passer avec eux. . .
Ces flammes. . . Sortir. . . Sortir!. . . Ah!. . . Ma jambe!. . . J'étouffe!. . . Cette fumée!. . . Josiane!. . . Josiane!. . . Pourquoi ne se réveille-t-elle pas?. . . Josiane. . . Réponds!. . . Et les autres là. . . Ouvrez!. . . Ouvrez. . . Salauds, ils ne vont tout de même pas nous laisser cramer comme ça!. . . Josiane. . . Ta robe. . . Elle brûle!. . . Ma tête!. . . Au secours!. . . Ma langue!. . . Je ne la sens plus, elle doit être coupée. . . Ça tourne. . .
- Enfin, il faut faire quelque chose!. . .
- On ne peut pas, tout est brûlant!. . . Vous avez de l'eau?
- Non, il n'y a rien par ici!
Mais sortez -nous de là, bon sang!. . . Les mômes!. . . Ils sont allongés sur la banquette!. . . Je ne peux pas bouger. . . Je ne les entends pas respirer. . . Josiane, réveille-toi. . . J'étouffe!. . . Mes chaussures. . . Elles me brûlent les pieds. . . Salauds!. . . Je vous ferai condamner!. . . Non-assistance à personne en danger!. . . De toute façon je ne pourrais pas les reconnaître, alors!. . . Ha!. . . Mes pantalons s'enflamment. . . Josiane. . . Ne meurs pas. . . Pas toi. . . Pas toi. . . Josiane. . . Elle est morte. . . Les enfants aussi. . . Mes jambes. . . Mes jambes. . . J'ai mal. . . J'étouffe. . . C'est noir. . . J'et. . . touf. . . fe. . . Ça. . . Pue. . . "
" Et vous savez ce que les journaux ont dit, le lendemain? Malgré plusieurs tentatives, les témoins et les sauveteurs, n'ont rien pu faire pour les occupants de la voiture".
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|  CANICULE | Voilà qui va vous apporter un peu de fraîcheur, si je puis dire. Vous étiez adolescent et vous aviez entraîné votre petite amie dans une aventure impossible, sans préparation et contre l'avis de tous; -Mais c'est vous qui en avez décidé ainsi; -C'est vrai, nous avions besoin de vous pour une mission plus importante qu'une petite vie étroite au fond d'un cirque, même si le paysage en est superbe.
La chaleur écrase la campagne et les pierres surchauffées brûlent la main qui se posent sur elles. Dans les broussailles tout semble dormir. Même l'eau semblerait engourdie de sommeil s'il n'y avait de temps à autre quelques rides rayant sa surface, révélatrices de présences aquatiques. Le plus souvent ce ne sont que des poissons à la recherche d'un peu d'oxygène . Mais il y a aussi ces éclairs brillants d'une tête triangulaire hors de l'eau, suivie d'une longue ondulation. Parfois la chaleur fait éclater les pierres de la berge et leurs éclats glissent sur les cailloux et coulent au fond du lac. Mais est-ce bien un lac ? L'autre rive semble proche, mais il faudrait nager, nager longtemps, pour l'atteindre ; Et sur l'autre côté on ne distingue ni début ni fin. Il est vrai que la paysage vallonné limite le champ de vision. Mais est-ce bien une rivière ? Ils marchent depuis des heures, cherchant un pont qui les feraient traverser. dans cette solitude brûlée de soleil où le porphyre éclate, où tout se tait hormis les cigales. Ils savent que pour enfin se reposer, il leur faut passer sur l'autre rive. De ce côté-ci, la falaise abrupte, aux pierres pourries, interdit toute escalade. En face, c'est la forêt, les chemins, le village ; Ils n'en finissent pas de chercher ce pont, ce gué ou ce bac qui les mènerait sur l'autre rive. Lorsque la fatigue et la chaleur les obligent à s'arrêter, ils restent assis sur une grosse pierre, une souche ou un tronc sans parler et s'astreignent à économiser l'eau de leurs gourdes et les provisions de leurs sacs à dos. Lorsqu'ils étaient partis, le matin même, pour cette promenade, les gens du village les avaient mis en garde. Cette rive là, nul ne la connaissait et ceux qui s'y étaient aventurés n'avaient plus reparus. Le village ! Un hameau plutôt. Quelques maisons au bout du bout d'un cirque montagneux. Au-dessus des toits la falaise s'élève, abrupte, vers les nuages. Autour des maisons des champs, des prairies, la forêt. Une route étroite au goudron envahit par les herbes se fraie un passage entre les éboulis rocheux, franchit la haute côte par laquelle l'on redescend vers la vallée et la grand ville. Au fond du cirque une cascade née du déversement de plusieurs sources alimente le ruisseau où viennent boire les animaux et garantit aux puits creusés dans les jardins un débit toujours constant. Les habitants du lieu y mènent une vie assez tranquille entre jardinage, pêche, travaux des champs et télévision, que la construction d'une grande antenne au sommet de la falaise permet de recevoir depuis quelques années. Ici comme ailleurs on parle football, politique, tiercé ou loto et bien que la population ne soit que de quelques âmes, les querelles de voisinages troublent parfois la quiétude ambiante. Et le maire de la commune, ancien maréchal ferrant dont la forge tinte à nouveau l'été pour la joie des touristes lorsqu'il refait des fers pour le cheval d'un randonneur équestre de passage, à quelquefois bien du mal à ramener le calme dans sa petite communauté. L'été, passent des vacanciers, chaussures de marche aux pieds, sacs au dos, bâton à la main. Ils parcourent les sentiers de randonnées et s'arrêtent à la fontaine remplir leurs gourdes de l'eau claire et glacée coulant en permanence dans l'ancien lavoir en pierre transformé en bassin fleuri. Certains poussent jusqu'à la ferme où l'on fabrique les fromages de chèvre, de brebis et de vaches, de ce beurre de baratte moulé orné de la représentation en relief d'une fleur ou d'un animal de la ferme. Mais tous renoncent au pied de la falaise devant la difficulté de l'escalade. Seuls quelques spécialistes ont tenté d'escalader les parois verticales de l'apic. Peu sont arrivés au sommet ; La plupart s'arrête à mi - hauteur, épuisés. Pour eux, c'est différent. Eux sont du village. Depuis leur enfance ils ont parcouru tous les chemins, visité tous les bois, toutes les futaies, grimpé sur tous les rochers, même difficiles d'accès ; Mais jamais ils n'avaient franchit ce pont de bois abandonné depuis des dizaines d'années et dont subsistaient seulement quelques planches et les deux poutres supportant le tablier. Ils rêvaient du chemin "interdit" depuis leur enfance. Depuis que, bien avant eux, quatre autres jeunes du pays avaient passés le pont et n'avaient plus jamais réapparus. Les recherches avaient été vaines et le pont était devenu interdit de passage. En bravant l'interdiction ce matin-là, ils voulaient prouver aux autres que cette rive n'était pas plus dangereuse ni mystérieuse ou maudite que l'autre. Ils avaient préparés leurs sacs en secret et s'étaient glissés hors du hameau avant le lever du jour. Ils étaient arrivés sur l'autre rive alors que les premiers coqs chantaient. Au début le chemin était facile, ombragé, souple, entre les arbres. Mais peu à peu tout avait changé et la chaleur s'était mêlée aux difficultés du terrain. Depuis des heures ils trébuchent sur l'étroit sentier longeant la berge, s'écorchant ou se brûlant aux pierres, s'accrochant aux broussailles. Ils ont même dû réparer tant bien que mal, avec de la ficelle, les lanières de leurs sandalettes. Ils suivent le chemin qu'ils ne peuvent quitter ; D'un côté le maquis et la paroi brûlante, de l'autre la rivière. Traverser à la nage eût sans doute été agréable, mais la largeur de l'étendue d'eau et les éclairs des serpents interdisaient cette solution. Quant à revenir en arrière. . . Ils avaient marché trop longtemps pour pouvoir être de retour au village avant la nuit. Il fallait donc avancer coûte que coûte et trouver un moyen de parvenir sur l'autre rive où il y aurait un bus ou une voiture pour les ramener. Ils avancent de plus en plus difficilement, main dans la main, assommés de chaleurs et de fatigue, butant contre les pierres, se prenant les pieds dans les ronces dont les tiges rampantes traversent la sente. Sur leurs têtes, ils ont noués leurs mouchoirs et pour se garantir un peu de la chaleur, ils les trempent dans l'eau fraîche. Plusieurs fois elle avait glissé. Lui l'avait retenue et, seules, quelques pierres avaient roulé dans l'eau. Les "cricris" lancinant des cigales et des grillons leurs percent, les oreilles et leur martèlent la tête ; les éclats du soleil sur l'eau leur fatiguent les yeux. Ils font beaucoup de bruit en avançant pour effrayer les aspics et il en avait déjà tué plusieurs de sa badine, sur lesquels ils avaient faillit marcher. Lorsqu'il glisse à son tour, elle ne peut le retenir et la gerbe d'eau qu'il provoque en tombant l'éclabousse. Surprise elle fait un saut en arrière. Lui, s'éloigne de quelques brasses, cherchant un endroit propice d'où il pourrait se hisser facilement sur la berge. Voyant des éclairs argentés onduler vers lui elle crie pour le prévenir et lui dire de se dépêcher de remonter ; Il les aperçoit, veut regagner la rive mais, alors qu'il s'apprête à poser la main sur une pierre la tête d'un aspic darde, sifflante. Il ressent soudain une brûlure à l'épaule, suivie d'un autre pendant que d'un coup sec elle brise la vipère en deux. Relevant la tête elle veut lui dire d'approcher, mais ses yeux cherchent vainement à la surface de l'eau, il a disparu. Soudain sa tête émerge, elle l'appelle, il se tourne dans sa direction mais s'enfonce à nouveau, réapparaît et, impuissante, elle le voit couler une nouvelle fois, définitivement.
Elle est restée longtemps prostrée, assise la tête dans les mains, les coudes sur les genoux. Lorsqu'enfin elle se relève et se remet à marcher, ses jambes tremblantes ont bien du mal à la porter. Et pourtant, la nuit tombe et le sentier semble devenir de plus en plus étroit. Elle marche lentement sur la sente, butant dans les pierres que la lumière pâle de la lune lui permet de deviner. Soudain, elle s'arrête car, il lui semble avoir entendu non loin d'elle le chant d'un flûte dont le son se rapproche, rythmé par un pas lourd. Alors qu'elle trébuche une nouvelle fois, une main forte et douce saisit son poignet et l'entraîne. Lentement. Enfin la passe est franchie et le ravin s'élargit. La faisant asseoir sous un saule, il lui recouvre les épaules de sa veste, ses yeux brillent de tendresse. Laissant alors ses pleurs s'écouler, elle sombre dans le sommeil.
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|  FAUNESSE | - Qu'est-ce que c'est que cette histoire? Je ne suis pas concerné!
- Mais si, souvenez-vous, vous étiez puisatier à l'époque
- Et alors ?
Voici trois cents heures qu'elle était née. Trois cents heures qu'elle avait jaillit à la lumière, quittant la chaude sécurité des ténèbres. Trois cents heures qu'elle avait crié de douleur en recevant le jour cru dans ses yeux. La transition avait été trop brutale et elle n'avait pu supporter l'agressivité soudaine du monde où, pour la première fois, elle venait d'apparaître. Jusqu'alors sa vie s'était écoulée doucement. La grotte lui servant de refuge était spacieuse, ses yeux y distinguaient chaque aspérité, il y régnait constamment une douce chaleur. Elle avait apprivoisé une chauve-souris et celle - ci voletait autour d'elle chaque fois qu'elle se déplaçait. Mais jamais elle ne s'était aventurée aussi loin, et sa petite compagne était restée dans le nuit de la grotte. D'ordinaire elle parcourait sans crainte les trois ou quatre salles proches de l'anfractuosité en léger surplomb où elle avait fait sa couche. La plus grande de ces salles, celle où elle résidait habituellement, abritait un lac souterrain. Il fumait. Une source d'eau chaude jaillissait à cet endroit, créant l'agréable température qui régnait dans la grotte. Une rivière s'était formée qui disparaissait sous la voûte. Elle était absorbée par un étroit boyau, réapparaissait dans une salle plus petite et assez lointaine de la première pour qu 'elle n'y fût allée qu'une ou deux fois. Cette salle se terminait par un gouffre où les eaux de la rivière formaient une chute grondante qui l'effrayait. Aux stalactites de la salle du lac, suintaient des gouttes d'une eau fraîche et douce auxquelles s' étanchait sa soif. Des champignons, des algues blanches du lac et de la rivière, assuraient sa nourriture. Et puis il y avait eu ce bruit. Un grondement sourd.
Un éboulement avait obturé l'une des salles. Une pluie de pierre était ensuite tombée dans le lac. L'eau commençait à déborder et ne tarderait pas à inonder la niche où elle dormait. Elle sortit, chassée par le danger et la peur. Poursuivie par la chute des roches, elle s'était glissée à l'extérieur par l'un des boyaux dont l'entrée débouchait sur un buisson où elle s'était effondrée, face contre terre, mains sur les yeux. Tremblante, elle y avait attendu la nuit. Depuis douze jours elle errait n'osant retourner dans la grotte, d'où lui parvenaient d'inquiétants et sourds grondements, malgré le froid mordant sa peau nue. Mais elle n'osait pas non plus s'en éloigner et courait se mettre à l'abri de l'ombre du boyau, dès qu'elle entendait un bruit de branche froissées ou cassée. Ce n'était le plus souvent que le vent bousculant la forêt en rafales parfois violentes. De temps à autre il s'agissait d'un animal dont le passage brisait des branches mortes. Tapie derrière un buissons elle avait vu passer lapins, renards, sangliers, biches ou chevreuils, le coeur battant la chamade d'effroi. Les premières nuits, sa chauve - souris venait la rejoindre, mais c'était la troisième qu'elle passait seule et elle ne savait si son amie commençait à hiverner ou si elle avait été victime d'une chute de pierres. Elle se nourrissait de baies, de fruits sauvages et des champignons. Elle avait vu de petits fruits noirs, mais n'osait pas y toucher, à cause des épines lui écorchant les bras. Elle avait découvert la forêt dans ses couleurs d 'automne et regardait tomber longuement les premières feuilles mortes du mois d'octobre. Et la pluie s'était mise à tomber. Les grondements de la grotte, les éboulements de roches, la terrifiaient et elle n'osait plus y entrer même pour s'abriter de la pluie. Le nid qu'elle s'était confectionné dans la fourche basse d'un grand arbre aux feuilles rouges, toujours humide, ne lui apportait aucune chaleur. Prise de fièvre, elle eût des vomissements. Pourtant les baies d'hier, d'un beau rouge vif, et les jolis champignons tachetés l'avaient rassasiée. Mais depuis le matin son ventre n'était que douleur. C'est près de la grotte qu'ils l'ont trouvée. Ils effectuaient des forages pour capter la source d'eau chaude. En contournant la colline à la recherche d'une résurgence de la rivière. Lorsqu'ils l'ont vue, elle était évanouie, recroquevillée dans la position du foetus, son corps nu enveloppé dans ses longs cheveux blancs comme pour s'y réchauffer. A l'hôpital, les médecins n'ont pu la sauver, le poison avait trop d'avance; Alors comme personne ne réclamait ce corps inconnu, les carabins l'ont utilisé pour leurs expériences, puis incinéré.
Elle était la dernière des Nymphes.
/- Mais c'est moi qui l'ai portée à l'hôpital, vous ne pouvez-pas me tenir pour responsable; Personne ne connaissais cette grotte.
- C'est bien pourquoi nous ne vous en avons pas tenu rigueur. Nous ne pouvions pas laisser cette pauvre fille seule dans sa grotte sans espoir de se reproduire. Simplement, vous êtes arrivé plus tard que nous ne l'avions escompté.//
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|  L'AUBE DU SIXIÈME JOUR | La mer lentement prenait la couleur de sang du soleil naissant. L'aube gagnait la plage et sur la lande, les bruyères humides d'une rosée matinale rougeoyaient sous les rayons. Elles bruissaient longuement sous la brise marine et leurs grappes blanches et roses se mêlaient, laissant échapper des pétales qui venaient se poser sur le sol noir d'humus. Une abeille bourdonna, déjà lourde du pollen qu'elle venait de recueillir, humide de rosée, elle rejoignait la ruche dissimulée sous les branches d'un haut pin maritime. Au-dessus des dunes, une mouette s'envola, criante, bientôt imitée par une multitude d'autres. Tournoyantes et piaillantes. elles se poursuivaient, tentant de dérober le poisson pêché par une plus chanceuse. Dans sa fuite, elle lâcha son poisson qui regagna les flots salvateurs dans un " flop" souligné d'une gerbe d'éclaboussures. Entre les souches et les racines deux jeunes lapins se poursuivaient, sautant racines et touffes, cachant derrière de grosses pierres leurs pelages fauves; L'un d'eux culbuta, aussitôt assaillit par l'autre, ils roulèrent sur l'herbe humide. S'immobilisant soudain, ils se tinrent cois, oreilles pivotantes ils cherchaient à identifier le son étrange qui troublait leurs jeux. Ils s'apprêtaient à détaler. Le long sifflement se fit strident et l'obus arriva, frappant le sol dans un nuage de poussière et de fumée. Une pluie d'éclats retomba, hachant les bruyères alentour, la ruche, les mouettes posées non loin et les deux jeunes lapins. Ce furent les premiers morts de ce sixième jour, du sixième mois, de la mille neuf cent quarante quatrième année de l'ère "dite" Chrétienne. - Je croyais que l'on ne parlait pas de mes vies animales.
- Mais je vous ai parlé d'une exception.
- Celle-ci? Mais c'etait la plus courte, elle n'a duré que six mois.
- Certes, mais conséquente de l'épisode le plus horrible de vos vies humaines. Vous avez trop fortement dérapé et outrepassé largement ce que nous pouvions tolérer;
- Mais quelle idée aussi de me faire vivre cette époque là, et en plus dans la peau d'un responsable de la Gestapo.
- Nous pouvions accepter quelques sacs, quelques tortures, quelques viols, voire quelques petits massacres comme il s'en commet dans toutes les guerres, c'est notre manière de réguler la population du globe. Mais là vous y êtes allés un peu fort tout de même.
Décidément, quand les humanistes se mêlent de cruautés, les plus pervers semblent de doux rêveurs à leurs côtés. Votre "solution finale" est allée trop loin, nous ne pouvions laisser cela passer.
- Il ne fallait pas me mettre en situation de me laisser aller à des instincts que j'ignorais moi-même. Et d'ailleurs, l'attentat était déjà une bonne leçon.
- C'est bien pourquoi votre peine a été légère. Et, tiens, puisque nous en parlons, voici le fameux attentat.
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|  MOTS CROISÉS | La sonnette de l'entrée retentit. A cette heure là, dix heures du matin, ce ne peut être que le facteur. Certainement l'envoi mensuel. Chaque mois en effet Michaël envoie, toujours en recommandé, sa grille pour le numéro de la revue à paraître. Des mots croisés dix sur dix, comportant treize cases noires. Peter, après avoir signé le récépissé et donné un pourboire au facteur se rend alors dans son bureau. Se calant dans son fauteuil, après avoir retiré la grille de l'enveloppe, comme chaque mois, il s'attache à décrypter le problème sans recours au dictionnaire ni, bien sûr, à la solution jointe. Les définitions, sont d'une force moyenne et correspondent au lectorat de la revue. Michaël y mêle érudition, humour et simplicité. Une quarantaine de minutes sont généralement suffisantes à Peter pour résoudre le problème et l'exercice lui permet de commencer agréablement la journée tout en vérifiant qu'aucune erreur ne s'est glissée dans la composition. Parfois, comme aujourd'hui, apparaissent trois mots, toujours identiquement définis. A " Piéger" correspond " Prendre"; à " Ordonne " le mot "Numéro"; et à l'un des Rois Louis, un chiffre ou un nombre. Peter se lève alors pour fermer son bureau à clef. Appuyant sur l'une des vis dorées de la serrure, il donne un tour supplémentaire, déclenchant l'ouverture de l'un des quatre panneaux de cuir de la porte. A l'intérieur il trouve la grille numéro 11 désignée par " Le plus médaillé des souverains français". Superposer sa grille décodeuse à celle des mots croisés, lui fait découvrir l'emplacement de la case noire dont les fibres dissimulent la puce informatique qu'il retire délicatement à l'aide d'une pince à timbres. Il la glisse ensuite dans l'encoche de la carte support qu' il introduit dans la fente de son ordinateur. Cette opération simple permet à l'appareil de décoder lui-même le type des renseignements transmis et de les envoyer automatiquement aux terminaux des services concernés. Une méthode qui a pour avantage de cloisonner efficacement le réseau puisque seul l'ordinateur "connaît" les renseignements et leurs destinataires. Pour ne pas éveiller les soupçons. Michaël assure régulièrement ses envois, même s'il ne communique aucune information. Ils avaient réussit à découvrir la taupe. Ils avaient aussi piégé la puce qui commanda l'auto destruction des relais et des terminaux, puis l'explosion. Mais Peter ne le saura jamais, puisqu'il est mort.
- Mais, ce n'est pas le bon, il avaient fait sauter ma voiture, celui-là je ne le connais pas. D'ailleurs il ne correspond aucunement à l'époque puisque les ordinateurs de ce type n'étaient pas encore inventés.
- Effectivement, il y a erreur, il ne s'agit pas de vous. Je ne sais pas ce qui s'est passé. Je verrai tout à l'heure.
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|  Grand' mère courage |
- Par contre, celle-ci vous concerne directement. Il ne s'agit pas de votre mort immédiate, mais l'événement a participé dans la prise de décision de vous abattre.
Cette histoire s'est déroulée en 1943, dans le petit village de Massangis, en Côte d'Or, célèbre pour ses pierres qui servaient à faire les bordures de trottoir, les pavés, les maisons du pays ainsi que des abbayes.
Nous étions alors en pleine seconde guerre mondiale et, depuis déjà quatre longues années, les gens souffraient car avec les restrictions, les denrées alimentaires se faisaient rares. Il fallait effectuer de longues heures dans les files d'attente pour obtenir de la viande, du café, du sucre ou toute autre marchandise indispensable à la vie de tous les jours comme les chaussures ou les vêtements.
Mes parents habitaient une maison à l'écart du village, en bordure de forêt, à proximité d'un camp des maquisards. C'étaient de jeunes hommes pleins d'allant, courageux et téméraires, comme on l'est quand l'adolescence est encore là ou lorsque l'on a tout juste vingt ans. Il ne faisait pas chaud la nuit dans les bois et, avec le temps, ils avaient pris l'habitude de venir à l'aube prendre un café chez mes parents.
À la maison nous étions déjà six enfants, plus ma grand'mère qui avait quitté Paris pour se joindre à nous en ces jours sombres et cruels. Mon père, ce jour-là, avait eu un mauvais pressentiment : " - Les gars, il faudrait changer vos horaires, et espacer vos visites, vous savez dans un petit village il est toujours difficile de se cacher des autres ! Les jeunes gens avaient souri et ils s'étaient même un peu moqués des craintes de mon père. Puis ils avaient repoussé leurs chaises ; salué leurs hôtes et disparus dans la nuit mourante. Hélas ! leur destin était en route. Quelqu'un dans le village les avait dénoncés. A peine étaient ils partis que mon père entend des pas, il ouvre la porte en disant : - Les gars vous n'êtes pas raisonnables ! Mais il se trouve face à face avec un soldat allemand saoul ou qui faisait semblant de l'être et qui franchit la porte en demandant " du schnaps ! " La maison était cernée. Les soldats allemands fouillent, puis repartent, déçus de ne trouver personne. Dans la maison, tous pensent que tout est bien qui se termine bien. Mais soudain, des tirs de mitrailleuse se firent entendre. Les maquisards avaient été surpris dans leur retour au camp. L'un d'eux fut abattu en voulant franchir le mur d'un jardin, leur chef, réfugié dans une de ces cabanes de fonds de jardins servant de toilettes, se suicida d'une balle dans la tête. " Je ne veux pas être pris vivant, avait-il prévenu, car je ne suis pas sûr de résister à la torture et je ne veux pas trahir les copains ". Aucun ne put s'en sortir, en guise de représailles les corps furent exposés dans le champ voisin de notre maison et personne n'avait le droit de s'approcher.
Ma grand' mère regardait, les larmes aux yeux, ces jeunes gens fauchés dans leur jeunesse pour avoir voulu défendre leur pays. Tout à coup, elle entre dans la maison et en ressort avec un seau rempli d'eau et des chiffons et, tout en se dirigeant vers le champ, elle murmure entre ses dents : " Je ne peux pas laisser ces petits comme ça ! "
Un châle jeté sur son sarrau gris couvrant une sobre robe noire, un foulard bleu nuit sur ses cheveux gris noués en chignon, elle pénètre dans ce pré maudit et commence la toilette des morts sous l'œil stupéfait des Allemands qui n'osèrent pas l'arrêter. " - Pauvre petit… Petit gars courageux… Belle jeunesse enfuie… Dans quel état tu t'es mis ! " Pour chacun elle eut un mot, un geste, elle ferma les yeux, effaça les traces de sang, arrangea la coiffure, boutonna une chemise. Elle les lava, tout autant avec ses larmes qu'avec l'eau du seau. Quand elle est sortie du champ, les soldats n'étaient plus là et les villageois arrivaient pour enterrer " les p'tits gars ". Merci grand'mère courage ! Ta petite silhouette tout de noir vêtue rôde encore dans ce pré. Tant qu'il y aura une personne pour raconter ou lire ton histoire, tu resteras vivante dans nos cœurs.
- Oui, je me souviens. Mais vous retiendrez à mon crédit d'avoir empêcher mes hommes de tirer sur elle. Qui raconte l'histoire?
L'une des petites filles de la grand'mère en question. Elle est elle-même déjà âgée.
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|  L'ERRANT | C'est drôle, je ne pensais pas que l'on puisse s'ennuyer hors de son corps. La première fois que j'en suis vraiment sorti, je n'osais pas trop m'en éloigner, craignant de ne pouvoir le réintégrer. Quelle angoisse ! Jusqu'alors je m'étais contenté de planer à quelques centimètres au-dessus de lui. Mais cette fois là, durant quelques minutes, je m'étais promené dans la chambre, j'avais passé la tête dans le couloir et puis, sagement, je m'étais recouché dans ce qui était aux yeux de tous, moi. J'avais quand même pris le temps de me regarder dormir. C'est un effet bizarre que de se voir entièrement, autrement que par le truchement d'un miroir. J'étais à plat dos et j'avais les yeux clos. Nous étions en été et la chaleur dans la chambre était telle que nous nous étions, ma femme et moi, endormis nus au-dessus des draps. Elle dormait en chien de fusil, juste au bord de la ruelle. Peu à peu, je me suis enhardi et m'amusais à « hanter » l'appartement. Je me prenais pour Bourvil dans « Le Passe Muraille » et parcourais les couloirs, les pièces, traversant les cloisons et les portes. Il m'arrivait même de passer chez les voisins, m'amusant après avoir déplacé un objet, de leur ébahissement et de leur inquiétude lorsque le lendemain ils nous parlaient de leur aventure. Nous habitions un petit immeuble en centre-ville alors je descendais souvent je me promenais dans les rues. D'abord, celles de mon quartier, plus éclairé, avec la fontaine et la statue de Jeanne d'Arc au milieu de la place. Et puis de plus en plus loin. J'ai toujours aimé les rues d'une ville la nuit. Surtout l'été lorsque les fenêtres sont ouvertes et que l'on entend les respirations du sommeil, les ronflements ou certains soupirs dont la cause ne fait aucun de doute. Une ville la nuit, avec ses lumières de lampadaires prend un air d'étrangeté qui la rend toujours belle, si laide soit-elle le jour. Il m'est arrivé de porter secours à une personne agressée, au grand affolement des voyous. Moi d'habitude plutôt craintif, je me sentais puissant, invulnérable. Je rendis visite à quelques amis et amies. Je trouvais amusant de peser sur le sommeil des autres en leur parlant à l'oreille, m'introduisant dans leurs rêves, leurs cauchemars. Je pouvais impunément faire l'amour aux femmes qui me plaisaient, par la simple suggestion d'un rêve érotique. J'y suis même allé de ma petite vengeance. J'avais été très amoureux, avant de rencontrer ma femme. Mais la fille en question avait succombé au charme d'un de mes copains et elle l'avait épousé. Pendant plusieurs semaines, je me suis glissé dans leur chambre au moment du « devoir conjugal ». Je m'arrangeais pour perturber les élans du monsieur qui n'arrivait plus à rien. Et la nature généreuse et exigeante de mon ancienne amie avait fait le reste. Reproches, soupçons (le hasard a voulu qu'ils soient fondés), divorce. Oh, je sais, il n'y a pas de quoi en être fier, mais je n'éprouve aucun regret pour autant. Avec le temps et l'accoutumance, je me suis enhardi et il ne se passait pas de nuit sans que je ne sorte de mon corps. Je ne voyais plus le temps passer. Une nuit, j'ai dû réintégrer précipitamment mon enveloppe charnelle au bruit de la sonnette d'entrée. Mon beau-père avait eu un accident de voiture et il fallait accompagner ma belle-mère à l'hôpital en urgence pour le voir. Heureusement, ce n'était pas trop grave et nous les avons ramenés tous les deux. Une autre fois, ma femme s'étant réveillée en pleine nuit, elle avait cru que j'avais un malaise. J'ai feint un profond sommeil dû à des somnifères. L'été dernier, je suis allé me promener plus loin que d'habitude. En descendant les rues, je me suis retrouvé en bord de Loire. C'est un fleuve que j'aime bien, de préférence lorsqu'elle roule ses flots de crues ; Les eaux rapides semblent vouloir emporter les piles du pont violentes, elles tourbillonnent rageusement, jaunes de sable, emportant des épaves, des espars arrachés à ses berges, des branches d'arbres enlevées aux îles. Elle recouvre les bancs de sable, élargit son lit jusqu'aux levées et, par endroits, regagne les terres inondables de son ancien lit. Elle y dépose alors des alluvions qui les enrichissent. On aura beau tenter de la canaliser, d'en faire un fleuve domestique, elle n'en sera que plus dangereuse encore et ses crues plus violentes et ravageuses. Cette nuit-là, la Loire coulait paisible dans son cours d'étiage. Les bancs de sable avaient pris leur parure verte de l'été. D'ordinaire, je traverse le pont et « m'assieds » sur le muret de la levée afin de mieux regarder les illuminations de la ville se refléter dans les eaux du fleuve. Il faisait chaud, si bien qu'au lieu de rester assis, je suis descendu au bord de l'eau et j'ai suivi le cours de « la rivière » comme disent les pêcheurs de Loire. Un peu plus loin, je suis descendu sur une plage où je me suis promené sous les halliers. Il faisait beau, la lune éclairait le sable et le feuillage argentés des saules. Entre deux buissons, un couple d'amoureux profitait de la douceur de la nuit. Les braises d'un feu rougeoyaient encore entre les quelques pierres disposées en foyer. J'ai continué à descendre et dans le creux d'un méandre, bien cachés par les branches, trois ou quatre chemineaux avaient dressé une tente de fortune, canadienne trouée, rafistolée, récupérée dans une canche quelconque. Les cricris des grillons, les bruissements de la nuit, la luminescence des étoiles, il n'en fallait pas plus pour que ma promenade se prolonge ainsi longtemps. Lorsque je me suis senti gagné par la fatigue, j'étais loin de la ville. Je me suis adossé à un arbre pour récupérer, et je me suis endormi. Je n'ai pas senti la fraîcheur de l'aube et, contrairement aux autres fois, la lumière du jour ne m'a pas réveillé. J'ai dormi longtemps. Très longtemps. Malgré ce long sommeil, il m'a fallu beaucoup de temps pour revenir. Je n'arrivais plus à avancer, je me sentais lourd, de plus en plus engourdi, je devais m'arrêter souvent, me reposer. Et le jour me gênait. J'étais ébloui par le soleil et les réverbérations de l'eau. Et puis j'avais l'impression que tout le monde pouvait me voir, nu comme un ver, déambulant en bord de Loire. Un coup à me retrouver au commissariat pour exhibitionnisme. Je me glissais de buisson en buisson, redoutant une rencontre. À un moment j'ai bien cru que c'en était fait. Il y avait un passage à découvert avec juste au milieu, un couple de pêcheurs et leurs gosses. J'attendais qu'ils s'en aillent. Et puis la femme est venue se soulager sans que je l'aie vue venir. Elle aurait dû m'apercevoir, j'étais à deux pas d'elle. Mais elle ne devait pas pouvoir me voir ; En fait, elle ne pouvait pas me voir. Car mon enveloppe charnelle était restée sur mon lit, seul mon esprit s'était évadé de mon corps. Lorsque je suis enfin arrivé chez moi, je n'y étais plus. Mon corps avait disparu.
Je me suis cherché partout dans l'appartement. Personne. J'ai fait toutes les cliniques de la ville, puis l'hôpital. Lorsque j'ai retrouvé mon corps, il venait d'être introduit dans l'incinérateur du columbarium. Trois jours avaient passé depuis ma promenade ; Ma femme au matin m'avait trouvé inanimé dans le lit et, naturellement, il avait été impossible de me réanimer. Les appareils débranchés, on m'avait revêtu de mes plus beaux habits puis, selon mes propres volontés, incinéré. Je n'ai ressenti aucune douleur, simplement un peu de tristesse de voir ainsi disparaître irrémédiablement et encore jeune, mon enveloppe corporelle. Je l'aimais bien. Voilà, je sais, maintenant ce que les vivants nomment. . . « Un fantôme ». J'attends d'être réincarné, mais il paraît que cela peut-être long, très long. On n'a pas apprécié que j'use de mon pouvoir pour des futilités. Alors, j'erre dans la ville et je hante l'appartement où je vivais. Ma femme a déménagé peu après mes obsèques. Elle a prétendu qu'elle ne supportait pas de rester seule dans un cadre où nous avions passé ensemble une grande partie de notre vie. En fait, je crois qu'elle ne voulait pas que je puisse la voir vivre avec un autre. Alors de temps à autre je fais craquer les meubles des nouveaux locataires, je fais claquer les portes ou se balancer la suspension. . . Je passe le temps. . . Et souvent je retourne flâner sur les bords de cette Loire où je me sentais si bien.
« - Finalement, votre attente n'a pas été si longue. Nous ne sommes pas vraiment rancuniers ici.
- De toute façon, je suis bien incapable de connaître la durée exacte de cette mise au « purgatoire », dans votre salle d'oubli. Dix jours, dix ans ou dix siècles, c'est du pareil au même.
- Surtout que j'ai bien failli rester chez le voisin. »
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|  LA CRÉMAILLÈRE | Dans la rue bourdonnante, par dizaines de milliers les gens se bousculent, en groupes denses, ils sortent de la ville, et grimpent le long de la route tortueuse qui les mène au sommet de la septième colline, jusqu'à l'entrée du parc, marquée par une monumentale porte en fer forgé dont les pointes dorées dessinent des tridents. Les vantaux portent en lettres anglaises, les initiales du propriétaire du lieu « S. B. » La pelouse et les allées du parc où sont représentées toutes les espèces et essences terrestres, sont envahies par une foule bigarrée dans laquelle se mêlent les races et les castes. Des calèches emportent femmes et enfants, vieillards et impotents jusqu'au seuil du hall en marbre rose, sur le perron de l'escalier de cinquante-deux marches, que deux cents personnes peuvent monter de front. Aux deux extrémités de chaque marche, un serviteur en costume Louis XIV se tient debout, une longue canne à pommeau d'or dans sa main gauche, la main droite sur le haut de chausse. Une fois franchit la haute porte de l'entrée, elle aussi frappée des deux initiales « S. B. » L'on pénètre dans un vaste hall tout autour duquel des lunettes astronomiques ont été installées qui permettent d'observer les constellations d'une voûte céleste en soie couleur nuit et pierres précieuses, soutenues par des colonnes à cariatides. Des bancs permettent de se reposer ou de s'asseoir pour converser. Aucune ouverture ne laisse pénétrer la lumière du jour, et pourtant la luminosité baignant la salle semble être celle du Soleil. Sept escaliers de sept marches conduisent les visiteurs au bord d'immenses bassins dont les formes ont été calquées sur celles des océans terrestres. Des gondoles à dais de velours cramoisis, maniées par d'authentiques gondoliers chantant des barcarolles, embarquent les visiteurs pour une traversée jusqu'aux divers continents représentés. Là, le visiteur peut retrouver des représentations des monuments et sites les plus réputés. Jaillissant des montagnes sous-marines au milieu de l'océan Pacifique un escalier de marbre vert conduit les visiteurs vers l'étage supérieur. Sur le débarcadère, deux éléphants caparaçonnés d'or et diamant, aux cornacs vêtus de soie brodée de fils d'or et d'argent et boutonnés d'émeraudes, saisissent chacun des passagers dans leurs trompes puis les transmettent à un autre éléphant sur le degré suivant. Et ainsi jusqu'à la plus haute des sept fois sept marches. Là, le dernier éléphant dépose son fardeau, d'une trompe délicate, sur le seuil de la seconde salle. Pour y pénétrer, il faut franchir un portail d'ébène noir marqueté d'ivoire et de nacre. La pièce est dodécagonale, en granit rouge, surmontée d'un dôme en cristal. Sur une table en porphyre rouge et brillant couvrant huit des douze côtés, sont alignées des corbeilles de cristal portées par de fins pieds d'or ciselé, emplies de tous les fruits que l'on puisse trouver de par le monde, chacun peut y puiser à volonté car les serviteurs les regarnissent constamment. Des plateaux d'argent à poignées de vermeil présentent, sous forme de canapés, les spécialités des régions de chaque pays. À chacun des douze angles de la salle est installée une fontaine d'où s'écoulent jus de fruits, eaux, alcools, vins et liqueurs de tous les terroirs. Des sièges aux moelleux coussins bariolés, garnissent deux autres côtés. Les deux derniers sont aménagés en quais de gare le long desquels s'arrêtent de véritables trains à vapeur semblables à ceux que l'on a pu voir circuler avant l'avènement de l'électricité. Chaque convoi se compose de quatre wagons au modèle de l'« Orient-Express ». Ils emportent leurs passagers à travers un long couloir, éclairé de trois cent soixante-six chandeliers en bronze, dont les murs présentent aux regards de gigantesques tableaux hyperréalistes, représentant sur l'un des paysages et sur l'autre des scènes de genre. Au fur et à mesure que l'on avance, les paysages changent. De fantastiques, étranges, ils deviennent verdoyants et enchanteurs, puis de plus en plus désolés, jusqu'à n'être plus que des déserts aux rochers déchiquetés et torrides. Les scènes jalonnent l'histoire de l'humanité. L'homme des cavernes, les antiques Sumériens, Gaulois, Egyptiens, Romains, Chinois etc. Jusqu'à l'homme du vingt et unième siècle. Jusqu'à cette image, la dernière, apocalyptique et semblable à celle qui lui fait face, d'un paysage désertique, sans la moindre trace humaine. Au bout du couloir, le train redescend en un long colimaçon de vingt quatre virages et débouche dans une salle en granit noir, au centre de laquelle se dresse, sur un autel en marbre rose, un âtre en marbre blanc. Du manteau de la cheminée, en quartz, pend une chaîne en acier bleui. Pénétrant par une haute croisée en acajou et cristal quatre énormes hélicoptères traversent le salon. Chacun est relié par un câble à l'une des quatre poignées d'une marmite en fonte sphérique, dont les flancs rebondis portent des sculptures représentant les cinq continents. Un cinquième hélicoptère, plus léger et volant au-dessus des quatre monstres, se contente, à l'aide d'une longue tige métallique, de maintenir droite l'anse de bronze doré dont les oreilles sont ornées de têtes sculptées à effigie diabolique. De l'ouverture, dont le diamètre correspond à deux longueurs de bassin de piscine olympique, s'échappent des vapeurs parfumées. Au grand plaisir de la foule amassée, les cinq hélicoptères accrochent avec une dextérité diabolique l'anse de la marmite au crochet de la chaîne suspendue au-dessus du foyer aux braises rougeoyantes, alors que née des poumons d'un grand orgue aux dimensions titanesques retentit, sous les doigts de Pierre Cochereau, une marche triomphale. D'abord saisie d'étonnement, la foule applaudit à la beauté du spectacle qui lui est offert. On approche alors des escalators et les premiers visiteurs sont admis à se laisser emporter par les escaliers mécaniques jusqu'au bord du cratère béant. Protocole oblige, on a tendu de velours les escalators réservés aux notables. On peut reconnaître aux premiers rangs : le Pape, de nombreux cardinaux et évêques, tous les Empereurs, Rois, Présidents, Potentats de tous poils de tous les pays, même les plus pauvres, des militaires de tous grades et de toutes les armées, suivis de la nuée des petits chefs que suscitent la politique, l'économie, l'entreprise, et toute organisation quelle que soit sa nature. Quelques marches de granit noir à descendre et les volutes d'une vapeur moite et étouffante les enveloppent ainsi que dans des thermes romains. Si dense qu'il est impossible de voir son voisin le plus proche, ni que les gens situés sur le rebord de l'ouverture puissent rien voir. Alors, sortant du brouillard, des formes enveloppées de longues capes rouge sang et semblant porter des coiffes à cornes, armées de tridents dorés aux pointes effilées, précipitent les « invités » dans la lave incandescente. II Accoudés au balcon de la loge, Satan et son invité regardent les opérations, satisfaites. Son nouveau Palais Infernal est parfaitement au point. Et ils savent pouvoir compter sur la fatuité humaine. — « Rien de tel qu'un carton d'invitation en bonne et due forme pour qu'ils se précipitent, sans même que l'on doive les y obliger, dans le plus grossier des pièges. Un peu de poudre aux yeux, et le tour sont joué. Allons, ils n'ont que ce qu'ils méritent ; As-tu vu comme ils se ruent sur les petits fours sans même regarder autour d'eux ? — Oui, et mon Pape, mon Pope, mon Rabbin, mon Imam, mes cardinaux et évêques et tous mes prêtres de tous genres, ne sont pas le moins charognards. Les principes que nous avions érigés en règle sont bien oubliés et ceux qui devraient montrer l'exemple de l'humilité et de l'amour de leur prochain ne sont qu'égoïsmes, intolérances et cupidités. Regarde comme ils se goinfrent. Et cette morgue pour chasser des fauteuils ceux qui ne sont pas de leurs rangs. . . Et leur exemple contamine les autres, vois comme chaque porteur d'une autorité si ténue soit-elle se conduit avec le même mépris vis-à-vis de qui lui est inférieur. — Je t'avais pourtant mis en garde. Tu faisais oeuvre de sorcier en donnant la vie à tes poupées de terre, ça ne pouvait que se retourner contre toi. Mais tout ce que tu as trouvé à me dire c'est « Je te chasse » ; Et maintenant. . . — Maintenant ? Je vois que tu avais raison. Mais pourquoi leur avoir permis la Connaissance ? — Pour que tu ne sois pas un faux Dieu. Seuls les faux Dieu assoient leur autorité sur l'ignorance des autres. Le véritable respect ne s'acquiert que par une compétence plus grande, face à d'autres compétences. Il fallait que tu puisses constater par toi-même combien la créature que tu venais de créer était une erreur. — Mais sans la Connaissance, ils n'auraient rien commis de tout cela. Alors que, au lieu de s'entraider et de prospérer ensemble, ils se sont massacrés, spoliés et ils ont gaspillé les richesses que je leur tenais en réserve. Ils ont détruit les forêts, font disparaître des espèces vivantes que j'avais eu tant de mal à créer. Je leur avais confié le Paradis et ils en ont fait leur propre Enfer. — Sans la Connaissance, ils n'auraient jamais pu trouver ni su comment utiliser les richesses que tu leur as dispensées. Et puis, aurais-tu préféré qu'ils restent ignares et imbéciles et que, tels des moutons, ils se contentent de brouter et de bêler de satisfaction à chacune de tes paroles ? Certes, il est plus facile d'en imposer face à l'ignorance. As-tu vu comment les peuples qui se targuent d'être « civilisés » se sont servis de leurs « savantes découvertes » pour réduire les peuples moins « évolués » en esclavage ? Crois-tu que diriger un tel peuple t'aurais satisfait ? Certes, il est plus facile de régner sur des êtres incultes qui ne pourront jamais contester tes actes, crois-tu pour cela qu'ils en soient plus heureux et que Toi, tu le sois ? — Mais tu as bien vu, dès qu'ils ont eu la Connaissance, ils n'ont cessé de me mettre en doute. Ils ont cherché à me disputer le pouvoir de création, et ils n'ont fait que détruire sans cesse, tout et partout. . . — Et ceux qui se sont réclamés de Toi, quelle forme qu'ils t'aient donné, ne l'ont fait que pour mieux exploiter leur prochain. Ils se sont servis de Nous pour imposer leurs propres lois, sans cesse plus coercitives, à des gens sans défenses, en les menaçant de Ta colère et de mon Enfer. Ne penses-tu pas que s'ils avaient su qu'il leur suffisait de tout partager équitablement, plutôt que de vouloir sans cesse vivre sur le dos du voisin, peut-être en aurait-il été autrement. Tu vois, en fait, il me semble que leur connaissance était encore insuffisante. Tu m'as empêché d'aller jusqu'au bout et sans doute as-tu eu tort. — Non, non, je pense avoir eu raison, leur connaissance était bien suffisante. Pour ce qu'ils en ont fait !. . . Dès qu'ils ont su faire la différence entre le Bien et le Mal, ils n'ont cessé de faire le Mal, de préférence au Bien. . . . . . Imagine ce qu'ils auraient pu inventer pour se massacrer et tout détruire s'ils avaient eu la totalité de la Connaissance. Ils auraient irrémédiablement gâté notre jolie pomme. Je le reconnais tout est entièrement de ma faute. Si j'ai su réaliser des êtres esthétiquement réussis, des machines fonctionnant assez bien dans l'ensemble, je me suis trouvé totalement dépassé par la méchanceté contenue dans leur âme. J'en ai sous-estimé la puissance. Je n'ai pas su mesurer quel poison violent elle peut être. — Peut-être avais-je moi-même introduis une trop grande quantité de venin dans la pomme lorsque je l'ai serrée entre mes crochets de serpent avant de la remettre à Eve ? — Peu importe, nous étions tous deux très jeunes et manquions d'expérience. Nous étions fiers d'avoir créé notre propre Univers. Avec le temps écoulé, nous avons pu en constater tous les défauts, aussi aujourd'hui il est temps de mettre fin à leurs agissements si nous voulons pouvoir sauver notre petit Monde. D'ailleurs, je dois te féliciter, Tu as trouvé là plus efficace que mon Déluge, tes épidémies et ton sida ou leurs bombes nucléaires. Qu'as-tu mis sur les cartons ? — Rien de bien original. Pour les « notables », il s'agit d'une invitation à inaugurer le nouveau palais de l'Empereur de la finance S. B. Desombres ; et pour les autres de l'ouverture d'un nouveau parc d'attractions. Quant aux religieux, ils viennent là chercher le Miracle. Je parle des gens du peuple bien sûr, les crédules, ceux qui se font avoir par le premier prédicateur venu aussi sûrement que par les publicités pour de nouvelles lessives ou les loteries. Car tu sais bien que tes prêtres de hauts rangs, eux, ne croient qu'à eux-mêmes et à leur propre fortune. Pourtant, je pensais bien avoir frappé très fort avec le sida en attaquant directement le système immunitaire. Surtout que j'avais reçu l'aide du Pape qui interdisait l'usage du préservatif sous le prétexte du respect de Ta « volonté divine » quant à la nécessité de reproduction de l'espèce. — Il est vrai que tu as bien failli réussir ; Mais rassure-toi, leur orgueil et leur fatuité vont enfin nous en débarrasser. Chapeau bas, j'admire, combien tu as su les observer avec justesse, alors que je me contentais d'une désolante vision globale, de vagues souhaits attentistes de les voir devenir enfin raisonnables, et d'exprimer une vaine colère face à leurs agissements. — Souhaitons que les prochains locataires de notre petite planète bleue ne nous l'abîmeront pas autant que ceux-là. Transformer une aussi belle forêt que le Sahara en désert ! Réduire des fleuves aussi majestueux que le Rhin ou la Loire en vulgaires canaux d'irrigation aux seules fins de permettre à des promoteurs immobiliers de construire en zone inondable ! Transformer les pôles en exploitations minières ! Réduire la forêt amazonienne à la dimension d'un parc promenade ! Effacer la mer d'Aral de la carte ! Et j'en oublie. . . — Espérons. Je vais travailler à la remettre en état, ce ne sera pas une mince affaire car ils nous l'ont presque entièrement ravagée. Notre malheureuse Terre est tellement abîmée qu'il me faudra un temps infini pour arriver à la reconstituer aussi belle et aussi riche qu'avant. Et cette fois, je ne bâclerai pas le travail et je prendrai plus de sept jours pour tout mettre au point. — Tu sais bien que rien ne presse, puisque nous avons l'Eternité devant nous.» « ERRARE DEUS EST ».
- Comment as-tu entendu cette conversation?
- Souvenez-vous, j'étais un petit diablotin déguisé en statue de marbre, sur le balcon.
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|  SA DERNIÈRE NOUVELLE | `Nous l'avons découvert au petit matin. Il semblait dormir, la tête reposant sur son bras replié. Une position dans laquelle il nous arrivait d'ailleurs fréquemment de le retrouver lorsqu'il avait passé la nuit en écriture. Il y avait belle lurette qu'il ne dormait plus que rarement dans son lit la nuit. Depuis plusieurs années déjà, il passait ces heures-là dans son bureau. Une lampe à pied, en bois de noyer tourné surmonté d'un abat-jour en parchemin, suffisait à éclairer le sous-main en cuir fauve sur lequel il écrivait. Il souffrait d'insomnie. Mais d'une insomnie particulière. Chaque nuit, il éprouvait une sorte de peur panique devant le sommeil. [C'est après sa mort que j'en ai compris les raisons]. Il ne se couchait qu'au petit jour lorsqu'il entendait chanter le coq-nain que les enfants avaient gagné à une tombola. Il dormait alors jusqu'aux environs de dix heures. Et après le repas, il faisait toujours une sieste d'une demi-heure soit dans son fauteuil en cuir du salon, soit en été, sur un transat à l'ombre du grand tilleul. Le Maître ne pouvait plus travailler de longues heures d'affilée et s'arrêtait souvent pour chercher une idée tout en fumant l'une de ses pipes d'écume, de bruyère ou de bois, rangées dans le râtelier de bronze suspendu derrière son dos, contre le mur. Il avait ramené des pipes de chacun de ses voyages et ses amis comme ses admirateurs lui en offraient. Si bien qu'il en possédait plusieurs centaines, classées dans des tiroirs. Toutes ont été fumées, car il voulait connaître les qualités et les défauts de chacune d'entre elles. Et pour cela, il tenait à les culotter. `Jamais avec de l'alcool, même et surtout s'il s'agit d'un très bon cognac' me disait-il, `Seuls ceux qui n'y connaissent rien emploient cette technique barbare qui tue les qualités du bois et de la bruyère. Chaque essence enrichit le goût du tabac ; Si tu verses de l'alcool dans le fourneau, c'est l'alcool ayant pénétré dans les fibres qui donnera son goût au tabac et tu y perdras une saveur toujours unique. Celle d'un échange subtil entre deux âmes. Alors, garde ton cognac, ton Armagnac ou ton calva pour boire entre amis et ne massacre pas ta pipe avec." Il culottait ses pipes en prenant soin de commencer par de petites quantités de tabac. Il les augmentait peu à peu pour donner au foyer le temps de s'apprivoiser à la braise, et aux arômes celui de se mélanger en douceur. Ce n'était qu'après le culottage de la pipe qu'il décidait de continuer ou non à la fumer. Le râtelier du bureau portait celles qu'il préférait ; Il devait y en avoir une quinzaine, de tous types. Les `brûle-gueule' en bois lorsqu'il se calait pour réfléchir. Il ne parlait plus et il ne fallait pas lui parler. Il allait alors parfois jusqu'à débrancher le téléphone. Les pipes fines à long tuyau, lorsqu'il écrivait. Les autres selon l'humeur, la conversation, la personne qu'il avait en face de lui. Il s'asseyait à son bureau, se tournait, et de sa main caressait chacune d'entre elles avant de saisir délicatement celle qu'il allait bourrer. Et selon la pipe choisie, il prenait le tabac qui lui convenait le mieux. Il pouvait passer sans vergogne d'un AJJA 17 ou d'un Amsterdamer à un Flying Deutchmann, d'un St Bruno à Dunhill ou un Davidoff et je ne saurais dire si le choix de la pipe et du tabac déterminait l'ambiance de la nouvelle ou si, ayant déjà plus ou moins en tête son sujet, il choisissait l'une et l'autre en fonction du thème, mais le fait est qu'il y avait une sorte d'interaction. Souvent aussi il se levait pour aller à la bibliothèque chercher une référence dans un livre. Elle comprenait de nombreux dictionnaires et encyclopédies afin de multiplier les sources d'informations, plus ou moins complètes selon les éditions. Il avait parfois un peu de peine à mener ses histoires jusqu'à leur terme et j'étais alors amené à collaborer à leur achèvement. Ainsi dans son dernier recueil, sur les vingt nouvelles publiées, j'aurais pu cosigner une bonne dizaine. Mais cela ne me dérangeais pas. Il avait écrit de tels chefs-d'oeuvre auparavant que c'était pour moi un honneur que de pouvoir mêler mon écriture à la sienne. Mon travail consistait surtout à frapper ses textes, lire le courrier, répondre à la majorité des lettres qu'il recevait de ses admirateurs et, surtout, de ses admiratrices. Seules quelques-unes de ces lettres, qu'il lisait après que j'ai fait une sélection, recevaient une réponse de sa main. Il se contentait de signer les autres. Et puis j'effectuais les recherches documentaires qu'il ne pouvait faire lui-même, soit par manque de temps, soit parce qu'il éprouvait de plus en plus de difficultés à effectuer de grands déplacements. Il ne sortait plus guère de chez lui, se contentant de promenades dans le parc de sa propriété ou dans la campagne environnante. Il refusait également de nombreuses interviews, même lorsqu'il faisait paraître un livre, à moins que l'entrevue ne se déroulât chez lui. Par contre, il rencontrait souvent des enfants et aimait à passer quelques heures par mois dans une classe d'école primaire ou de collège en compagnie des élèves dont il appréciait les remarques naïves ou pertinentes et tellement plus sincères que celles d'adultes `spécialisés dans l'intelligence', comme il disait ironiquement en parlant des cercles littéraires ou de ces universitaires qui organisaient des colloques sur son oeuvre et qu'il fuyait ostensiblement refusant systématiquement leurs invitations. Naturellement, j'étais chargé de préparer les rencontres avec les enfants. Je restais rarement plus tard que six heures et demie ou sept heures le soir. Le Maître voulait pouvoir passer ses soirées tranquillement. Il se consacrait alors entièrement à sa famille. Les rares fois où il m'est arrivé de rester plus tard, c'était alors que nous préparions la sortie des trois derniers volumes qu'il avait eu beaucoup de mal à donner en temps à son éditeur. Dans la journée, nous passions de longues heures à parler. Nous envisagions des situations, des réactions, des sentiments. Nous disputions du caractère des personnages, de leur cadre de vie, de leurs professions. Tenez, je me souviens qu'un jour. ... Mais non, c'est sans importance. `
II
' L a veille de sa mort, lorsque je l'ai laissé vers les sept heures un quart du soir, Edmond cherchait le thème de sa dernière nouvelle. Nous devions porter le manuscrit chez l'éditeur au début de la semaine suivante et nous étions déjà le jeudi soir. Lorsque je suis parti, il m'a dit avec un grand sourire qu'il sentait que cette dernière nouvelle serait la plus forte de toutes celles qu'il avait écrites jusque-là. Il avait trouvé et voulait que je sois là de très bonne heure le lendemain matin pour en corriger les premiers jets. J'étais déjà au volant de ma voiture, j'avais mis le moteur en marche et il avait refermé la portière en me répétant : `Surtout tâches d'arriver de bonne heure, car je tiens absolument à ce que nous puissions faire ce dernier envoi pour demain soir. « . . . Et puis lorsque je suis arrivé à sept heures et demie le vendredi matin. . . Sa tête reposait sur son bras, légèrement penchée, comme s'il dormait. Je me suis approché de lui et j ai vu qu'il ne respirait plus. Et en soulevant sa tête. . . . Il avait un rictus. . . Comme quelqu'un qui a subi une grande frayeur. Et pourtant, le bureau, comme à l'habitude était clos. Valérie, sa femme, m'a dit que la veille au soir, il ne paraissait pas craindre quoi que ce soit. Il avait passé la soirée devant la télévision à regarder un jeu débile, comme ça, simplement parce que ça lui permettait d'avoir l'esprit libre pour penser à sa nouvelle. Valérie ne travaillait pas à l'époque, Edmond avait toujours refusé qu'elle le fasse. Elle n'avait pas même le droit de collaborer à mon travail de secrétariat ; Elle ne lisait les nouvelles ou les romans que lorsque les textes étaient prêts à envoyer à l'éditeur. Elle donnait son avis et, lorsque nous étions dans les temps, Edmond apportait éventuellement quelques corrections. Si nous étions en retard, Valérie lisait les textes photocopiés et les corrections intervenaient lors des premières lectures d'imprimerie. Edmond tenait compte le plus souvent de l'avis de sa femme, mais ne se rendait pas sans avoir âprement discuté chacune de ses objections. Bien sûr, ces lectures (trop rares à son goût) ne suffisaient pas à remplir les journées de Valérie. Alors, c'est elle qui s'occupait du parc, gérait les plantations, les aménagements. Elle avait demandé à Edmond de lui faire construire des serres. L'horticulture est une passion chez elle et elle consacre une partie de ses loisirs à visiter des jardins. Dans l'une des serres, elle collectionne des orchidées rares et entretien des échanges avec d'autres passionnés. Elle a gardé la propriété et continue à l'entretenir avec toujours autant de plaisir. Après que les enfants aient quitté la maison Valérie a continué à rencontrer les écoliers comme le faisait Edmond. Autant par fidélité à sa mémoire que par intérêt personnel. Elle a toujours consacré une grande part de son temps à l'éducation de ses enfants. Elle suivait leurs études de près, n'hésitant pas à lire attentivement les manuels afin de pouvoir les aider à comprendre ce qui leur semblait obscur. Je ne pense pas qu'elle ait souffert de cette situation. Nous en avons souvent parlé depuis la mort d'Edmond et je crois qu'elle est sincère lorsqu'elle dit ne rien regretter. Le médecin appelé à constater le décès d'Edmond, était un jeune remplaçant du médecin de famille parti pour quelques jours en vacances. Les conditions de la mort du Maître lui ont semblé étranges et il a préféré se couvrir en refusant le permis d'inhumer, ce qui nous a valus d'être confronté à une enquête de police. Le commissaire Charles, un rustre souffrant d'avoir été nommé en province alors qu'il se prenait pour Maigret, a commencé par soupçonner tout le monde d'avoir voulu provoquer la mort de ce pauvre Monsieur Edmond. Il est vrai que le médecin légiste lui avait confirmé que le Maître était bien mort de façon naturelle, certes, mais d'un infarctus. `Un infarctus dû sans aucun doute à une grande frayeur, résultat logique en raison de l'état de son coeur'. Le commissaire a cherché `Qui, Comment, Pourquoi' ; Il nous a tous interrogés plusieurs fois, posant les questions les plus indiscrètes. Il est même allé jusqu'à soupçonner une relation adultérine entre Valérie et moi. Mais si nous avons toujours entretenu des liens de grande amitié, jamais il n'y a eu la moindre équivoque entre nous. J'admirais trop Edmond pour lui prendre sa femme. Et I'autre, le flic, qui cherchait, salissait. Il se croyait confronté au `Mystère de la Chambre Jaune'. Alors, lui et ses hommes ont piétiné la pelouse et les massifs de fleurs pour chercher des traces de pas. Ils pensaient que quelqu'un était venu surprendre Edmond en passant par la porte-fenêtre de son bureau. Ils ne trouvèrent rien d'autre que leurs propres pas. Après ses soupçons d'adultère me concernant avec Valérie, il m'a demandé si le Maître ne profitait pas de ses nuits `dites d'écritures' pour recevoir une maîtresse. Mais Edmond a toujours été d'une grande fidélité. Avec Valérie du moins. Je n'ai pas connu sa première femme. Il paraît qu'il la trompait souvent et qu'elle l'a quitté pour aller vivre avec un contrôleur des impôts. Je crois que ce divorce avait beaucoup affecté Edmond et que, même s'il n'en disait rien, Valérie lui doit la fidélité dont il a toujours fait preuve à son égard. Pendant une semaine, nous avons vécu l'enfer. Le commissaire ou ses inspecteurs n'ont pas cessé d'aller et venir dans la maison, de poser des questions, de retourner les tiroirs du bureau, ceux du secrétaire. Ils étaient persuadés que nous savions Edmond cardiaque, et que nous avions prémédité sa mort en organisant une sombre machination. Pour eux, il était impensable que nous ayons pu ignorer la maladie d'Edmond. Et pourtant, ce fut réellement pour nous une révélation, un véritable choc. Nous avions bien remarqué qu'Edmond était moins résistant à la fatigue qu'auparavant, mais nous attribuions cet état à ses insomnies. Alors que. . . À la fin de la semaine, confronté au manque évident de coupable possible et selon toute logique, le commissaire Charles s'est décidé à classer l'affaire. Il faut dire qu'il était survenu un événement inattendu et suffisamment important pour éclairer sa lanterne et le convaincre enfin de notre innocence. `
III
« Vous connaissez le Professeur Richard ? Le grand cardiologue venait de rentrer d'un congrès aux Etats-unis et on lui avait aussitôt appris le décès d'Edmond. C'est lui qui nous a donné en quelque sorte la clé de l'énigme. En effet, il soignait Edmond depuis cinq années, sans que personne n'en sache rien, car le Maître lui avait interdit d'en parler à qui que ce soit, pas même à Valérie ni à moi. Edmond ne voulait pas que l'on s'inquiétât pour lui. Et puis, peu avant son départ pour les USA, le Professeur Richard lui avait expliqué qu'il fallait se résoudre à l'opération. Le Maître avait le coeur trop atteint pour qu'il puisse espérer vivre encore longtemps sans l'intervention de la chirurgie. On sait que le Professeur est l'un des grands spécialistes de la transplantation cardiaque. Il s'est employé à convaincre son patient qu'il s'agissait d'une opération délicate, importante, fatigante, mais somme toute, fort bien maîtrisée de nos jours. Edmond avait alors convenu avec le Professeur de lui donner sa réponse lorsque celui-ci rentrerait de son congrès. Il avait prétexté qu'il aurait alors l`esprit plus libre, puisqu'il devait d'abord absolument terminer le recueil promis à son éditeur avant de se faire opérer. Nous étions en retard, il est vrai, mais l'éditeur aurait certainement compris que son auteur fétiche ne mette pas sa santé en péril pour des impératifs d'édition. En fait, Edmond n'a jamais eu l'intention de subir cette opération. Ça, je l'ai compris ensuite. Edmond m'avait dit un jour qu'il appréciait de travailler avec moi, à cause de mon esprit plus terre-à-terre que le sien. `Tu es mon garde-fou" me disait-il. J'étais le collaborateur dont il avait besoin pour limiter les débordements de son imagination. À l'époque, dans ma jeune vanité, j'ai pris cela pour une sorte de compliment. Avec le temps et la réflexion, je n'en suis plus vraiment aussi sûr. Et encore moins depuis sa mort. Mais le rapport du cardiologue m'a remis en mémoire ce fameux jour. À cause d'une réflexion, d'une confidence plutôt, qu'Edmond m'a faite juste après. Je m'en souviens encore assez bien. Il devait être aux environs de trois heures de l'après-midi. Edmond venait de terminer sa sieste et nous nous promenions dans le parc. Le Maître marchait légèrement voûté, les mains dans le dos. Il portait, comme toujours en été, une chemisette bariolée et un short blanc avec les pieds nus dans ses espadrilles. Nous étions entre le labyrinthe de rhododendrons et le bassin, à un coude que forme l'allée sous les marronniers, là où l'ombre est si épaisse que, même au plus chaud d'août, (ce devait être aux alentours du 15), il y fait toujours très frais et sombre. Le Maître me regarda, grave, le regard comme inquiet, puis après un moment de pause dans notre marche : `Pour la première fois de ma carrière, j' ai renoncé à écrire la fin d'une nouvelle. Le texte que j'ai commencé, cette nuit est trop effrayant pour que je le publie et, d'ailleurs, je ne sais si je pourrais jamais l'achever. Si je le fais un jour, c'est qu'alors j'aurais renoncé à l'écriture et qu'il sera le point final de mon oeuvre. Ne le cherche pas pour le lire je l'ai mis dans le coffre fort dans une enveloppe. Je ne le sortirai que si je décide un jour de ne plus écrire. Si jamais je mourais avant, un conseil, brûle l'enveloppe sans lire l'histoire qu'elle renferme. Tu la reconnaîtras facilement j'ai dessiné `Jolly Roger ' dessus. « . `Jolly Roger', vous le savez sans doute, était le drapeau de la piraterie, noir avec une tête de mort et des tibias entrecroisés. Nous étions des passionnés de cette époque, des hôtes de l'île de la Tortue, des Frères de la Côte et des seigneurs de la flibuste. Nous avions tous les albums de bandes dessinées racontant les aventures de héros de la course en mer. Et nous possédions sans doute l'un des fonds historiques les plus riches concernant l'époque où des marins de la trempe de Jean Bart donnaient la chasse aux vaisseaux anglais, espagnols et hollandais. Et où Drake, comme le fit Vidocq plus tard, passait de la piraterie aux corsaires en entrant au service de la Reine Elisabeth Première. Edmond avait même réussi à trouver au cours d'un séjour à Dunkerque une lettre de course de Jean Bart. Nous relisions ensemble tous ces documents et nous débattions, de savoir qui, des pirates libres ou des corsaires, pirates patentés par leurs souverains, étaient les plus recommandables. Et puisque vous êtes un fidèle lecteur, vous savez naturellement que plusieurs des nouvelles qu'Edmond et moi avons écrites ensemble, ont la piraterie pour thème. Dans ces moments-là, il fumait plus particulièrement les fameux « brûle-gueule » dont je vous parlais tout à l'heure et qu'il bourrait d'un tabac grossier. L'une des dernières, dans l'avant-dernier recueil je crois, parle de piraterie moderne. Celle de la Mer de Chine et du Viet-Nâm. . . . Mais tout cela nous éloigne un peu de notre propos. Lorsque le Maître est mort, je n'ai pas pensé tout de suite à cette fameuse enveloppe. Avec les interdictions de toucher à quoi que ce soit du commissaire, nous avons dû laisser le bureau tel quel. Mais je me suis souvenu ensuite que, lorsqu'il a procédé à l'ouverture du coffre, l'enveloppe n'y était pas. Sinon, elle n'aurait pas manqué de l'intriguer et il aurait voulu l'ouvrir. . . Mais avec son peu d'imagination, il n'y aurait de toute façon rien compris. Quand tout fut calmé, j'ai rangé le bureau. L'enveloppe était dans la corbeille à papiers. Et dans le sous-main, j'ai retrouvé quelques feuillets à grands carreaux ; Des copies doubles d'écolier sur lesquelles Edmond écrivait ses premiers jets. Ils les avaient forcément vus en fouillant dans les papiers, mais aucun des policiers n'avaient porté attention à ces quelques feuillets ; `Ses dernières élucubrations ? « Aurait sans doute demandé le commissaire. À moins que, par un reste de tact venu on ne sait d'où en lui, il n'ait pas osé. Naturellement j'ai commencé à lire. `
IV
' Ne me demandez pas de vous raconter l'histoire. Mais au fur et à mesure de ma lecture, je sentais mes cheveux blanchir. Et j'ai compris. . . J'ai compris que la mort d'Edmond n'est tout simplement. . . rien d'autre qu'un suicide.
Comme je vous l'ai dit, Edmond se refusait à subir la transplantation cardiaque que lui proposait le professeur Richard. Il ne voulait pas se sentir diminué, et ne supportait pas l'idée devenir, pensait- il, une charge pour sa femme. Peut-être se croyait-il également au bout du rouleau professionnellement. Il admettait mal de ne plus avoir l'imagination aussi vive que par le passé et ne pouvait se résoudre à ne plus écrire. Il avait donc trouvé ce moyen d'en finir avec la vie. Ayant ressorti l'enveloppe du coffre, il avait entrepris d'achever son histoire. Et une fois de plus, la toute dernière, son imagination, privée de son `garde-fou' s'était mise à déborder. Son histoire était devenue de plus en plus fantastique, de plus en plus cauchemardesque ; Tellement effrayante que son coeur a lâché. Edmond est bien mort de peur. Mais d'une peur qu'il s'est lui même infligée. Et la fin de l'histoire doit être terriblement terrifiante pour qu'il soit mort avant d'avoir fini de l'écrire. Edmond avait raison, je manque un peu de cette imagination qui faisait son génie, et malgré toutes ces années de travail avec lui je n'ai pas réussi à la découvrir. Sans doute est ce mieux ainsi. J'ai compris également la raison de ses insomnies. En fait, cette nouvelle devait le hanter depuis qu'il m'en avait parlé et sans doute craignait-il, si jamais elle revenait le visiter dans son sommeil, de succomber à une crise cardiaque. Il ne voulait pas que Valérie se réveille un matin avec son cadavre auprès d'elle. Alors, il refusait le sommeil et s'obligeait à travailler la nuit.
Tenez, vous qui êtes un journaliste que les horreurs du quotidien n'effraient plus pour avoir couvert les conflits les plus durs de la planète, et puisque vous êtes un fervent admirateur d'Edmond, je vous confie ses derniers feuillets. Cette toute dernière nouvelle que personne d'autre ne lira. Pour moi, je préfère m'en séparer, j'ai trop peur d'être tenté de la relire et je ne veux pas retourner là-bas. Je ne veux plus crier de peur entre les murs d'une cellule capitonnée.
Voilà, je vous ai tout dit, vous savez à quoi vous en tenir. À mon avis, vous feriez mieux de ne pas la lire. Bien que vous soyez `un journaliste que les horreurs du quotidien n'impressionnent plus après vu les massacres du génocide Rwandais", êtes-vous sûr de ne pas prendre un grand risque ?... Allons, il en sera comme vous le voudrez. Mais attention à ce que, personne d'autre que vous, ne la lise. Je ne me pardonnerais pas de vous l'avoir remise si elle devait causer à nouveau le malheur de quelqu'un. Maintenant, soyez gentil, laissez-moi. Vous parler de cette époque de ma vie m'a fatigué et bien qu'il y ait de cela près de vingt ans, lorsqu'elle revient hanter ma mémoire, j'ai beaucoup de mal à retrouver ma sérénité. `
En quittant la maison de l'écrivain, le journaliste sifflote allègrement. Il tient un sacré reportage. Mais surtout, il a calé sous son bras la solution à ses problèmes. La nouvelle, il ne la lira pas ; Il n'a jamais pu supporter le style d'écriture d'Edmond, un écrivain dont sa femme était une fervente admiratrice. Était !. . Tiens ; Déjà il pense à elle au passé. La nouvelle est pour elle. Un cadeau pour la Saint-Valentin, la fête des amoureux. C'est une femme qui ne manque pas d'imagination, elle. . . Et son coeur est bien malade. . .
- J'aurais préféré être le romancier, mais on le sait un journaliste n'a pas beaucoup d'imagination. Et puis il y a eu ce reportage en Irak où j'ai pris une balle « amie », par « erreur ».
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|  LE REFUGE | Je n'aurais jamais cru que cela puisse être aussi douloureux.
D'abord, il y a eu cette explosion. Je crois que l'un de mes tympans a éclaté à cause d'elle. Et puis ce fut cette brûlure ; Atroce !. . . J'ai même senti l'odeur de mes cheveux et de ma chair brûlés. Tout de suite après, celle-ci s'est enfoncée et j'ai entendu le craquement des os broyés. Cela a duré longtemps et m'a traversé la tête. Cliniquement, je le sais, je devais déjà être mort. Je suis retombé sur le lit. Marika gisait près de moi, mon sang allait enfin se mêler au sien ; Tout était bien. Lorsque nous sommes arrivés au refuge dans la" troïka", ainsi que nos cousins russes appellent les traîneaux à trois chevaux que nous utilisons l'hiver pour circuler sur la neige, nous étions heureux. Marika avait blotti sa tête dans le col de fourrure de mon manteau et je sentais son parfum me monter à la tête. J'avais tenu à mener l'attelage moi-même afin que nul ne vienne déranger l'intimité de cet après-midi, notre dernier après-midi. Un paysan du lieu avait ordre de toujours entretenir allumée la cheminée du refuge, si bien que nous sommes entrés dans un chalet où régnait une douce chaleur. À peine la porte refermée nous nous sommes longuement embrassés. Les yeux de Marika pétillant avec autant de joie que la flamme dansante de l'âtre. Je remis quelques bûches et, après avoir tiré les rideaux, portai Marika sur le lit. Elle était légère, souple, soyeuse. Nous avons fait l'amour, tendrement, ardemment, longtemps. La nuit était tombée et seule la lumière des flammes éclairait la chambre. Marika était nue tout contre mon corps. Je m'allongeai sur elle et, tout en la prenant très doucement je glissai ma main sous le traversin, où je gardais toujours un mouchoir, ainsi qu'un pistolet chargé en cas, d'agression. J'en tirai lentement le pistolet. Marika gémissait doucement. Elle souriait. La détonation brûla la taie du traversin. Marika souriait toujours. Alors, je me levai, pris un second pistolet dans la poche de mon manteau et revins m'allonger contre Marika. Je n'aurais jamais cru que cela puisse être aussi douloureux. . .
- Encore une vie éphémère, mais cette fois dans une peau célèbre, fils de Sissy, cela vous pose. Même si la mère réelle est loin de l'icône qu'en a fait le cinéma C'est bien à cause d'elle que nous n'avons eu que cette solution pour arriver à vivre ensemble. Du moins, c'est ce que nous pensions. Mais là encore c'était une lourde erreur, n'est-ce pas ?
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|  LES CROQUENOTES |
- Voilà bien longtemps que nous marchons. Je crois, Ami, que nous devrions nous arrêter.
- Comment, Compagnon, après tout ce temps passé à user ensemble nos semelles tout au long des routes et nos doigts à nos instruments tu voudrais renoncer ?
- Ami, je suis las de porter sur mon dos des musiques écoutées de personne.
- Compagnon, tu ne portes qu'un violon ! Que dirais je moi du poids de mon accordéon ?
- Je porte aussi les partitions. Et puis tous ces airs dans ma tête !. . . Je les sens qui la gonflent comme un ballon !. . .
- Pourtant avec tout ce vent qui l'emplit, elle devrait t'être à porter bien légère, cette tête qui tant te pèse. Allons mon Compagnon, penses à tous ces gens sur les places qui s'attardent autour de nos chapeaux, n'écoutent-ils pas lorsque nous jouons ? Et n'ont-ils pas l'air bien heureux lorsqu'ils s'en vont ?
- Mais la plupart ne jettent que des boutons. Ami, il manque tant de crins à mon archet, qu'il ne me restera bientôt plus que le bois pour gratter les cordes de mon violon. Et il faut chercher longtemps avant d'en trouver, perdus par un cheval.
- Et tant de nacre à mon accordéon qu'il ne brillera bientôt plus aux rayons du soleil.
- Les notes mes fuient. Les cordes de mon violon sont si détendues qu'elles ne savent plus les retenir. Mes doigts, si agiles autrefois à les attraper, aujourd'hui sont trop gourds. Jadis, les caresses que je leur prodiguais, provoquaient ces tendres vibrations qui m'ont valu le coeur de tant de femmes. . . . Et il y a beau temps que les femmes, elles aussi, me fuient. . .
- Ah, Compagnon ! Toi qui sus toujours si bien me divertir de tes facéties et qu'un air de mon piano à bretelles mettait en joie, te faisant danser, comme te voici bien amer et nostalgique. Et ta nostalgie pourrait bien me gagner. Écoute un peu cet air guilleret qui m'est venu tout à l'heure lorsque nous buvions à cette fontaine où cette petite nous porta des cerises noires et juteuses. As-tu vu ses joues roses, ses yeux brillants alors que nous lui jouions et chantions notre aubade ? Compagnon, un tel bonheur ne te donne-t-il pas l'envie d'en dispenser d'autres ? Écoute-moi et donne-moi ton avis sur cet air là.
PIANOTIS
Touche à touche s'égrène, Tantôt ivoire, tantôt ébène, La lancinante mélopée Doigts gourds Et lourds De peine
À l'empan, des mains s'enchaînent Tantôt ivoire, tantôt ébène, Les notes syncopées Doigts vifs De glyphes.
- Ami, tu sais comme comme rien ne m'est plus doux que ta tendresse, et tes efforts me touchent, mais vois-tu, je suis tant fatigué. . .
. . . Eh ! Vous, là-bas, écoutez-moi ça ! Ma trompette est rieuse, elle me joue des tours ; S'il vous plaît, aidez-moi. Entendez, elle veut garder pour elle ma plus belle note, mon plus beau `LA'. Frères, voyez-moi, j'ai maintes fois tenté de la déloger du tuyau de mon cornet, elle ne veut rien entendre. Et regardez ma partition, comme elle est vilaine avec ce grand trou blanc à la place de mon joli `LA' ! J'ai eu beau de près regarder, il manque bien là ! J'ai secoué, soufflé, agité, mon `La' obstiné s'en est tenu là, refusant de sortir.
- Vois, Ami, ce joyeux compagnon que t'envoie notre Muse ! Avec son instrument et ses tours de malices, il te suivra bien mieux que moi.
- Ah ! Te voilà ; Méchante ! Viens que je te pose là, sur cette partition à ta juste place. Frères, entendez, n'est-ce pas un bien beau `LA', que ce `LA' là ?
- Compagnon, ne pars pas. À trois nous porterons mieux toutes ces notes dont s'abreuvent les gens. Si les siennes se cachent, les tiennent ne fuiront plus, regarde comme déjà elles s'attachent
- Amis, ne soyez pas fâchés, mais je reste là. Au pied de ce saule dont le feuillage caresse l'eau claire de ce ruisseau. Là est désormais ma place. Partez compagnons. jouez pour moi un air gai et entraînant. Que mon âme se fasse encore plus légère.
Le saule a pleuré. Ses larmes en coulant ont noyé mes dimanches Et mes après-midi faites de lune blanche. Emporté par le flot de ses ondes amères, Je vogue maintenant du côté des chimères, Espérant y trouver en fin mon âme mère.
- J'aimais bien cette vie, faite de musique, d'errances, de légèretés...
- Sans doute, mais vous l'avez constaté, on ne peut vivre ainsi de perpétuelles récréations, même chez nous..
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|  MER DES SARGASSES |
- Oh! Voilà qui va vous satisfaire sans doute. Il s'agit de votre période " conquistador ". Vous aviez été enrôlé pour trouver cet " Eldorado ", né de l'imaginaire espagnol. Votre galion rentrait, chargé de l'or pillé aux populations andines.
Enfin, c'était le retour ! Ils venaient de passer cinq longues années à se battre contre les Indiens, contre les moustiques, les serpents, la forêt ; Lorsqu'ils étaient partis, ils s'étaient forgé des rêves de conquêtes, de vastes territoires, de richesses immenses. Ils avaient rencontré des gens à peine vêtus, coiffés de plumes multicolores et qui adoraient des idoles. De tels mécréants, que les prêtres n'avaient eu aucun mal à convaincre la troupe de les brûler vivants et de piller leurs villes pour la très grande gloire de leur Très Sainte Mère l'Eglise. Mais ils étaient las de guerroyer sans cesse dans des contrées aussi hostiles que cette jungle sans limites. Ils aspiraient à retrouver leurs terres, leurs parents, leurs épouses et enfants, s'ils en avaient encore. Ils avaient rassemblé leurs richesses : des tenues délavées, déchirées, rapiécées ; des armes brisées ; et quelques barils de pièces d'or et d'argent, de bijoux, de pierres précieuses qu'ils s'étaient partagés avant d'embarquer. Le reste de la cargaison se constituait d'épices et du butin des pillages aux profits de l'Eglise et du Roi. Ils avaient levé l'ancre depuis un mois déjà et ils se trouvaient encore au milieu de la mer des Caraïbes. Immobile sous le ciel bleu, depuis plusieurs semaines le voilier attend la brise ; Le soleil, lorsqu'ils fixent l'eau verte et grise leur brûle les yeux. Les voiles pendent, flasques, le long des mâts ; et des lits d'algues, chaque jour un peu plus épais, masquent parfois l'océan plat. Soucieux, l'équipage du navire encalminé guette dans le ciel, sur l'eau, un signe qui lui indiquerait, par un changement de couleur de la surface marine ou l'apparition d'un nuage, l'arrivée d'une risée. Mais l'homme de vigie dans son nid de pie, comme les marins accrochés dans les vergues, personne ne perçoit le moindre frémissement. Les hommes de troupe, les passagers de marque et leurs compagnes, tout le monde est monté sur le pont, chassé par la chaleur oppressante des cabines et l'odeur insupportable montant des cales où les marins comme les animaux transforment la paille des litières en fumier. La nuit est venue apportant un semblant de fraîcheur. Mais toujours aucun souffle de vent. La Lune brille dans son premier quartier. Un jeune savant raconte les étoiles à la jeune femme qui se blottit contre lui. Dans le carré des officiers, on joue au trictrac. Dans les ponts inférieurs, les dés roulent. À ces jeux, le ton monte parfois, une lame brille et se fiche dans le bois d'un bas flanc. La lune disparaît dans l'océan et, sur tout le galion, la torpeur gagne les uns et les autres.
Dans son sommeil, le capitaine sourit et rêve de jeux érotiques avec la femme du gouverneur, car il sent sur son corps la longue caresse de doigts légers remontant le long de ses jambes, lui enveloppant la taille, lui soulevant les épaules. . . Il se sent entraîné, pris dans une tresse, lié, étouffé, bâillonné. Le voici de sa couche enlevé. Il est cahoté, ballotté, culbuté, soulevé. On le tire hors de sa cabine, ses bras, jambes, sont immobilisés. À chaque instant, de nouveaux liens viennent s'enrouler autour de lui, le serrant de plus en plus étroitement. Autour de lui, il voit tous ses objets familiers se déplacer seuls, même les plus volumineux comme la lourde table et son fauteuil recouvert d'un velours vert bouteille. Il est traîné dans la coursive, hissé en haut de l'escalier. Et voici qu'il aperçoit, chavirant du bastingage, les yeux agrandis par l'effroi, son malheureux équipage et tous ses passagers. Envahissant le pont, gagnant mâture et vergues, fouissant les entreponts, des tentacules d'algues emportent en leurs enlacements leur part du butin et, jusqu'au petit matin, pillent le bâtiment. Lorsque sur la mer luisante le jour paraît enfin, il ne reste rien d'autre du fier galion du souverain de toutes les Espagnes, qu'une coque vide.
Le soleil se lève, serein, sur l'épave qu'une brise indolente pousse à présent. Aucune algue ne recouvre plus la mer. Le vent de plus en plus violent gonfle la voilure que l'on avait entièrement descendue pour saisir le moindre souffle. Un feu de Saint-Elme allume le grand mât. La houle se creuse et les lames hurlantes ballottent le bateau désert.
- C'est dur d'être ainsi enlevé à ce qui n'était qu'un joli rêve !
- De toute façon, le lendemain aurait été pire, trois navires-pirates vous arrivaient dessus.
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|  NÉANT | La mer scintille à ses pieds. Assis sous un pin le protégeant du soleil, il admire l'eau verte et bleue qu'une houle paresseuse lance sur les rochers. Aucun nuage dans le ciel ne trouble le bleu profond de l'infini. En maillot de bain, il rêve, se laissant porter par le vol d'un fou de Bassan qui s'élève lentement avant de se laisser tomber en piqué pour attraper un poisson que son oeil vient d'apercevoir nageant tranquillement entre deux eaux. Assoiffé de fraîcheur, il se lève et s'avance jusqu'à l'eau. Entrant lentement il prend le temps d'être saisi par l'eau tiède. Lorsqu'elle lui arrive aux aisselles, il se laisse soulever par une vague et s'allonge sur le matelas liquide pour une planche langoureuse. La luminosité du ciel l'éblouit malgré ses paupières closes. Il se retourne alors et nage doucement dans une brasse coulée qui l'éloigne de la rive. Une pause, un regard à la côte vermeille, et dans un plongeon il descend vers le fond à la recherche de quelque coquillage ou d'un caillou qu'il ramènera pour sa collection. De la surface, il lui semblait que le sable et les algues qu'il apercevait ne se trouvaient pas à plus de quatre ou cinq mètres sous l'eau, une profondeur qu'il atteignait couramment. Pourtant cette fois, il lui semblait avoir dépassé son objectif. Sans doute avait-il été trompé par un rocher dissimulant une crevasse. II descend, et la clarté du jour diminue ; Mais il ne ressent pas le besoin de remonter. Sa respiration est lente et la réserve d'air de ses poumons semble inépuisable. Et puis la lumière cède la place à la nuit. Il se sent léger et descend toujours, sans effort, nageant au jugé. Peu à peu l'environnement s'éclaircit dans une luminescence bleutée, semblable à celle d'un tube fluorescent. Devant lui se dressent, telle une forêt ondulant mollement sous la brise, des algues gigantesques qui le frôlent, l'enlacent, comme pour le fouiller, tels des gardes vigilants. Leur feuillage se disperse ; Des pierres apparaissent, régulièrement taillées et ordonnées en de longues rues dallées, bordées par les ruines d'une ville sous-marine noyée d'une irréelle clarté, parcourue par les âmes des abîmes ; poissons argentés, coquillages bondissants, étoiles filantes. Les restes de maisons modestes, familièrement appuyées aux bras de palais à cariatides envahis de silence à jamais, jalonnent ces rues antiques. Les pierres sont lisses, nues, d'une couleur ocre que le sel n'a pas réussi à altérer. Les places sont ornées de statues, de vasques d'où devait jaillir une eau fraîche et claire et dont les chants berçaient les nuits de la cité. Certaines façades portent encore ces peintures que leurs propriétaires, en veine d'autocélébration, y avaient fait peindre. Les parterres, les arbres des jardins et des avenues conservent parures et feuillages, mais tous ont revêtu cette teinte bleue fluorescente régnant sur ce paysage fantasmagorique. Homme-poisson, il nage au-dessus des rues, entre les maisons. II lui suffit de quelques brasses pour voir la ville, tel un oiseau ou un piéton, selon son envie de regarder l'ensemble ou de s'approcher d'un chapiteau orné d'acanthe, d'une colonne sculptée ou du personnage d'une peinture. Les portes des habitations sont closes, les fenêtres fermées. Impossible de pénétrer dans aucune d'entre elles, ni d'en voir l'intérieur. Et s'il surprend à travers une croisée, un oeil rond et vif, c'est celui d'un poisson qui, ayant emprunté le conduit de cheminée, est venu cogner son museau contre une vitre. En débouchant sur une place hexagonale, son regard est attiré par un puits circulaire surmonté d'un toit de briques. Sa forme, son emplacement en font le moyeu d'une roue étrange. Partant de la margelle, des marches s'enfoncent, obliques, dans le noir des profondeurs. Pourtant, tout au fond, il peut voir scintiller une sorte de fanal ; il sent parvenir jusqu'à lui comme une odeur de soufre. La clarté dans son regard se vrille, il se sent attiré. Aussi, posant les pieds sur la margelle, il se met à descendre, marche à marche, l'escalier. Une aura de lumière l'enveloppe, guidant ses pas. Au-dessus de lui, l'ouverture de plus en plus s'éloigne ; Au-dessous de lui, avant qu'il ne puisse la rejoindre, la luciole, à son rythme, descend. Il voudrait dévaler les marches à sa poursuite, mais il se sent si fortement retenu qu'il ne peut continuer son effort. II fait si sombre qu'il ne parvient pas distinguer les parois du puits dans lequel il s'enfonce. Pourtant, en étendant le bras, l'extrémité de ses doigts entre en contact avec une pierre humide et moussue. Il voudrait remonter, mais ses mouvements sont lourds, ses jambes pesantes, et il recommence à descendre. Lentement, l'obscurité diminue. Et le ciel apparaît, noir de nuit, constellé d'étoiles. Et constamment l'escalier descend. La clarté de plus en plus s'éloigne. Il la suit, marche après marche, infiniment, traversant et déchirant des semblants de voiles. Ses pas s'enchaînent, inexorablement. Sans fin, il descend, comme mû par une forte poigne.
- C'est joli comme avez poétisé mon malaise de nageur.
- C'était une manière de vous amener à connaître la cité d'Ys et l'Atlantide qui, en fait, ne sont qu'une. Ys constituait le seul témoignage tangible du continent disparu. Mais ses turpitudes lui valurent de disparaître dans un raz de marée. Vous l'avez vue, mais il vous est interdit de témoigner de son existence.
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|  PARADE | La rue étroite et mal éclairée par un soleil pourtant radieux, frissonna soudain. Ils étaient là. On les aurait crus décalqués, tant ils se ressemblaient. Presque sur le même modèle, les quatre hommes avançaient. Leurs feutres mous, trop petits pour leurs fortes têtes, dissimulaient mal des cheveux noirs, coupés en brosse à un centimètre du crâne. Incongrus par ce soleil d'été et la chaleur écrasante régnant sur le pays depuis plusieurs semaines, leurs grands imperméables mastic tombant sur leurs mollets adipeux, les battaient à chacun de leurs pas. Marchant épaule contre épaule, ils tenaient à eux quatre la largeur de la rue. Avançant lentement, leurs regards se portaient sur les passants, les portes et les fenêtres des immeubles, les vitrines des commerçants. Leurs mains, enfouies dans les poches larges et profondes de leurs imperméables y serraient manifestement quelque chose. Et les gens qu'ils croisaient ne pouvaient détacher, leurs yeux inquiets de ces protubérances qui les arrondissaient. Une vieille dame et un monsieur cravaté entrèrent dans une cabine téléphonique pour appeler la police. Mais le répondeur, d'une voix monocorde se contenta de leur seriner longuement la lancinante antienne `Vous avez demandé la police, ne quittez pas, nous allons vous répondre'. Parvenus au milieu de la petite artère, les quatre hommes s'arrêtèrent brusquement. Autour d'eux, les passants s'immobilisèrent. Même le vent semblait suspendre son souffle. Seule une feuille de platane se détacha d'une branche et tournoya, lentement, venant se poser sur l'une des oranges présentées sur l'éventaire du marchand de quatre saisons. Simultanément, leurs mains jaillirent de leurs poches et, tandis que l'un, en un geste large lançait une poignée de tracts à la volée, un second dispersa, tel un semeur, des bonbons enveloppés de papiers bariolés ; le troisième, pivotant sur lui-même répandit sur les badauds le contenu d'un gros sac de confettis. De la poche du quatrième surgit un mégaphone qu'il emboucha, annonçant aux gens agglutinés et stupéfaits : " Attention, attention, ce soir, dans votre rue, les bateleurs de la cité viendront vous distraire et vous amuser. . ."
- Oui, bof ! je ne sais même plus comment s'est terminée cette parade.
- Vous avez eu peur, vous avez voulu traverser la rue pour rejoindre votre mère et la voiture n'a pas pu vous éviter.
- Je savais bien que j'avais de bonnes raisons de ne pas aimer le cirque !
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|  RÉVOLTE | Depuis trois jours, Martha errait dans les rues de la ville. Depuis trois jours, elle n'avait rien mangé. Et si la faim se rappelait parfois à son mauvais souvenir, il suffisait pour la chasser de cette autre douleur plus sourde, plus tenace. Depuis trois jours, Martha ne s'était pas lavée, ses vêtements portaient les traces de trois nuits passées à dormir sur les sièges d'abris-bus, lorsqu'elle pouvait dormir. Ses bas filés tire-bouchonnaient, sa jupe jaune, son corsage blanc n'étaient que taches, ses longs cheveux roux non peignés s'emmêlaient, formant un écheveau dont seuls les ciseaux viendraient à bout ; Elle pensa que peut-être le fait de couper ses cheveux la changerait, lui ferait oublier. Lorsqu'elle rentra dans son studio, tout ce qu'elle vit, ce fut le désordre que son désespoir avait provoqué. Le sol était jonché de lettres, de photos déchirées, du verre brisé tapissait le bas des murs, une chaise gisait, cassée, sous la table. On eût dit qu'un ouragan avait soufflé dans l'appartement, dévastant tout sur son passage. Dans un coin elle retrouva le cadre avec sa photo qu'elle remit en place sur le bureau. Le verre, malgré ses cassures en étoile n'arrivait pas enlaidir ce sourire enjôleur qui l'avait séduite. Alors, Martha commença de ranger.
- Tiens, j'ai eu une vie de femme ?
- Non, c'est vous sur la photo. Elle était encadrée d'un crêpe noir, après votre infarctus. Mais vous savez bien que cette possibilité de vie est impossible pour vous.
- Pour moi personnellement ou parce que je suis un homme ?
- Parce que vous êtes un homme.
- Dommage. J'aurais aimé connaître, ressentir ce qu'est une vie de femme.
- Alors, vous ne seriez pas là.
- Pourquoi ? Parce qu'elles sont des êtres " inférieurs ", comme l'enseignent tous vos religieux, quelles que soient leurs croyances ?
- Non. Car si nous avons instillé ce dogme dans leurs têtes c'est pour empêcher les femmes de nous dépasser.
- Comment cela ?
- Les femelles de toute espèce animale sont les seules à faire naître la vie. Elles ne doivent pas entrer en concurrence avec nous. C'est pourquoi le fait qu'elles créent la vie à de multiples reprises dans leur existence, leur interdit d'avoir elles-mêmes des vies multiples. Nous ne leur accordons qu'une seule existence. À de rares exceptions près, ainsi que le veut toute règle.
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|  SOLITUDE | Perdue entre champs et forêt au bout d'un long de chemin de terre défoncé, la maison était difficilement accessible en hiver. Mais Christian aimait cette solitude faite de livres, de musique et du passage épisodique d'amis ou de sa famille. Il n'avait jamais voulu faire poser le téléphone, afin de préserver sa tranquillité. L'ancienne maisonnette de chemin de fer su bord d'une ligne depuis longtemps désaffectée l'avait tout de suite séduit. Malgré son abandon, ses vitres cassées, l'herbe envahissant cours et jardin et la rouille rongeant les barrières. Il se promenait le long de rails qui n'avaient plus supporté le poids d'une locomotive aux lourds wagons depuis bien des années. Seule, de temps à autre, une draisine amenait quelques cheminots, mais leurs passages devenaient si rares qu'il ne se souvenait plus depuis combien de mois ou d'années, il ne les avait plus vus. Lorsqu'il se rendait au village voisin en marchant sur la voie ferrée, il s'appliquait à ne manquer aucune des traverses en bois supportant les rails, en accélérant toujours le pas ; ou bien il se rêvait funambule, marchant sur un fil d'acier sans balancier et tâchait de rester le plus longtemps possible en équilibre bras écartés, mettant un pied devant l'autre sur l'étroit ruban d'acier bruni. II allait souvent dans la forêt à la cueillette de champignons, de mûres ou de framboises sauvages et posait quelquefois des collets où venaient se prendre lièvres et lapins. Le garde voisin le savait bien, mais il goûtait volontiers un bon civet et le sien tout particulièrement. Les deux hommes s'appréciaient et passaient de longues heures à parler forêt ensemble. Dans la cave, située au-dessous de la maison, il y avait toujours de quoi se rafraîchir le gosier après une longue tournée d'inspection et son Bourgogne venait des meilleurs terroirs. De Chablis, Beaune ou Auxey-Duresse où il se rendait de temps à autre. Chaque semaine, la femme du garde se rendait au marché de la ville voisine vendre ses fromages blancs, son beurre et ses oeufs ainsi que des légumes et lapins que son mari lui ramenait de " la maisonnette du solitaire " comme l'on disait dans le pays. Christian cultivait son jardin, en partageant les fruits avec les merles et sansonnets, comme il partageait parfois les poules qu'il élevait avec les renards. Mais il ne s'en préoccupait guère et considérait ces prélèvements comme le tribut à payer pour bénéficier d'un voisinage aussi privilégié que celui d'oiseaux et d'animaux venant sans crainte se joindre à sa vie paisible. En contrebas de la côte où était construite sa maison, passait une rivière où il pêchait truites, chevesnes, ablettes, vairons ou goujons dont il faisait de croustillantes fritures. Les truites, il les attrapait " à la volante ". C'est à dire avec une ligne sans plomb ni bouchon. Il faut alors veiller à ce que la mouche tombe juste derrière la tête de la truite afin que le poisson happe par réflexe. Car la bestiole sait très bien faire la différence entre une mouche libre et un appât et ne se laisserait pas leurrer par une mouche tombant face à elle. Il lui fallait donc descendre le cours de la rivière pendant de longues heures avant de repérer et d'attraper le poisson qu'il préparerait mariné entre deux lits d'oignons et baigné de vin de Chablis. D'autres jours, une mare constituait son réservoir inépuisable de grenouilles qu'il attrapait de la même manière que lorsqu'il était enfant, avec un simple chiffon rouge accroché à un gros hameçon de sa canne à pêche. Il habitait une maison isolée et goûtait particulièrement cette solitude, mais il n'était pas seul. Ils partageaient son isolement, mais jamais il ne s'en était inquiété, Sachant bien qu'il ne pourrait jamais s `en débarrasser totalement, il avait pris l'habitude de les considérer comme des hôtes obligés. Et puis une nuit qu'il n'avait plus de vin. . . II avait ouvert la porte de la cave et plongé le rayon de sa lampe électrique dans l'obscurité. Il sursauta en voyant plusieurs rats passer entre ses jambes. Il avança pourtant et sentit en même temps quelque chose de mou sous son pied et une douleur à la cheville. Il secoua sa jambe, mais la bête restait accrochée et il dü la frapper avec la lampe pour lui faire lâcher prise. Mais la violence avec laquelle il frappa l'animal pour se libérer fit que la lampe se brisa sous le choc. Le sang coulait sur sa cheville. Le rat un moment assommé récupérait déjà et le mordit à nouveau, alors qu'il cherchait il retrouver les piles de la lampe. Attirés par l'odeur du sang, d'autres rats s'accrochèrent à ses jambes. II faillit tomber, mais réussit à remonter précipitamment les marches et à ressortir de la cave ; II ferma la porte, violemment. Mais le bas de plusieurs planches pourries par l'humidité se cassa, libérant un passage. Il traversa le couloir, entra dans la cuisine et referma la porte. Deux rats restaient encore accrochés à ses jambes, il saisit un couteau cuisine et les transperça. Dans l'armoire à pharmacie, Christian prit du désinfectant et des pansements qu'il appliqua sur ses plaies. II avait perdu beaucoup de sang. La douleur était atroce. Dehors, il entendait le bruit des rongeurs rendus fous par l'odeur du sang, s'attaquant au bois de la porte. Depuis plusieurs semaines, la neige recouvrait la terre gelée. Et le chemin de terre si agréable en été, devenait l'hiver par la pluie, un véritable bourbier. Par la neige, l'on devait être attentif à ne pas tomber dans les profondes congères qui s'y formaient et il était presque impossible d'y circuler. Si bien qu'il pouvait rester coupé du monde pendant plusieurs jours. Mais cet hiver-là était particulièrement rigoureux. Voici près de trois semaines qu'il n'avait pu sortir plus loin que le portillon de sa cour. Et ici, aucun portable ne pouvait passer. II avait revêtu sa canadienne. La ferme du garde se trouvait en bas du chemin, à un peu moins de cinq cents mètres, il y trouverait un refuge pour la nuit. Il choisissait la lutte contre la neige de préférence à celle contre les rats. Ils les entendaient s'acharnant de plus belle contre la porte du couloir. Il allait sortir, une bourrasque d'air glacé le suffoqua. Il perdit connaissance.
- Brrr ! J'ai toujours eu la crainte des rats, des serpents, des araignées...
- Sauf que c'est te froid qui vous a eu. Mais ne regrettez rien, vous seriez morts dans un incendie de cheminée qui a détruit la maison le lendemain.
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|  SOMNIFÈRES | C'est fini ; La porte s'est refermée. II n'avait pas fallu plus d'une heure pour que tout s'achevât ; Elle était arrivée froide, sèche mordante. II avait essayé de crâner et pourtant, depuis longtemps il savait que cet instant viendrait. Et voilà. Tout est sur la table. Les photos, les lettres, les clefs de l'appartement, la bague qui lui avait fait croire tout possible. Elle avait donc plus la lui rendre ; Lui rendre les photos, les lettres où il lui parlait passionnément de son amour. De lui, il n'avait rien voulu reprendre. Il restait avec ses cadeaux, des livres, des disques, et les lettres qu'elle lui écrivaient. Tendres, douces, enflammées. Elle l'aimait encore. Cela, il en était sûr. Mais il y avait eu trop d'attentes, trop d'espoirs déçus. Et lui ? L'aimait-il encore ? II était encore trop tôt pour le dire vraiment. Tout criait en lui, tout refusait cette évidence : elle est partie. Ce n'était pas possible, il ne pourrait pas vivre ainsi avec ce trou dans son ventre ; avec sa tête qu'il sentait gonfler jusqu'à éclater ; avec ce vide autour de lui. Mais en fait, était-ce de l'amour ou bien de l'orgueil ? Cet orgueil bousculé de n'avoir pas su anticiper ce qu'il pressentait comme inéluctable en rompant le premier. Depuis le temps qu'ils se connaissaient, qu'ils partageaient les mêmes goûts, qu'ils se donnaient l'un à l'autre avec tant de passion, ce ne pouvait être que de l'amour. Que pouvait venir faire l'orgueil dans ce sentiment d'abandon ? Il fallait bien que ce soit de l'amour, sinon pourquoi cette douleur ? D'autres étaient parties, mais jamais il n'avait eu cette sensation de déchirement, cette souffrance. Jamais autant de violence, d'envie de tout casser n'avait si violemment bouillonné en lui. C'était donc bien son amour qui se révoltait. D'ailleurs, son orgueil le lui criait, le lui commandait. L'orgueil ! Il s'insinuerait donc toujours celui-là dans ses sentiments pour le faire douter ? Ne pouvait-il donc être sûr de lui-même, de ce qu'il éprouvait, ressentait ? Avant tout, il devait dormir. Le sommeil l'apaiserait, lui remettrait les idées en ordre et demain tout serait plus clair. II se déshabilla, débrancha le téléphone et se mit au lit. Mais le lourd silence régnant dans l'appartement - car il n'a pu trouver parmi sa collection le disque qui l'aiderait à alléger cette oppression pesant sur ses épaules - les lumières de la rue, l'enseigne lumineuse clignotante, les moteurs de voitures et des camions redémarrant du feu tricolore juste au-dessous de sa fenêtre, et ses pensées le ramenant à sa solitude, à son échec, tout l'empêchait de trouver le sommeil. Il a rejeté les couvertures. Nu sous les draps, il se sent étouffer. Il se lève pour aller chercher dans l'armoire à pharmacie le tube de somnifères qu'il garde toujours pour l'aider à trouver un sommeil réparateur parfois difficile à venir. Pourtant cette fois, les deux petits comprimés blancs qu'il prend habituellement ne suffisent pas et il reste éveillé ; Alors, il se relève, énervé, et verse le reste du tube dans un verre d'eau qu'il avale d'une seule gorgée.
- Bien sûr la dose de somnifères était trop forte ; Bien sûr les circonstances ont fait conclure au suicide, mais je vous assure que ce ne fut qu'un accident. Parce que je ne trouvais pas le sommeil !
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|  LUCIE |
- Tiens, voici qui vous a déjà valu une longue mise à l'écart !
- Possible. Je suis en quelque sorte un habitué de ce genre de sanctions. Vous nous laissez une large marge de libre arbitre, mais dès que nous en usons, vous nous le reprochez.
Il venait de sortir de la maison close où il avait pris l'habitude de retrouver ses amis. Plutôt club galant que maison d'abattage, le lieu accueillait la haute bourgeoisie de la vie ville. On y parlait finances et politique en accompagnant le cognac d'un havane, les vapeurs de l'alcool et du tabac dissimulant mal les ambitions et les manœuvres. Pour les perversions, il suffisait de monter à l'étage, dans les petits salons ou de gagner l'une des suites discrètes du second palier. Là, les jeunes femmes de la maison se pliaient à la plupart de vos fantasmes. Certaines n'avaient pas encore l'âge où l'on préfère les garçons aux poupées, d'autres n'avaient de " jeunes " que le mot, ayant déjà de longues années de pratique derrière elles. Car si certains clients appréciaient les trop jeunes filles, d'autres étaient plus attirés par les fruits très mûrs.
Les réverbères à gaz éclairaient mal la rue que la brume rendait encore plus incertaine. Coiffé de son huit-reflets, sa canne à tête de cheval sous le bras, il tourna au coin pour s'engager dans un secteur en travaux. Une palissade en bois protégeait les passants de la construction d'un immeuble de rapport. Des pas résonnaient derrière lui, mais il ne vit personne en se retournant. Il venait de franchir sur des planches une tranchée coupant la rue. Il s'arrêta. Le bruit de pas également. Il reprit son chemin et n'entendit plus rien.
Ce fut au coin de la palissade. La main se plaqua sur sa bouche. Une voix d'homme lui murmura " Lucie ". La douleur fulgura. Rapide. Froide comme la lame qui s'enfonçait dans son cœur. Il n'eut que le temps de revoir " Lucie " avant de sombrer dans le noir.
Lucie. Mais c'était il y a si longtemps. Ils étaient trois qui venaient d'accomplir leurs obligations militaires. Libérés après trois années dans les hussards. Ils venaient de jeter leurs uniformes aux orties en revenant à la vie civile. Fils de la haute finance, leur avenir était tout tracé. Ils succéderaient à leurs pères, aussi bien dans leurs affaires que dans leurs clubs. Et leurs maîtresses ressembleraient à celles de leurs géniteurs. Comédiennes, danseuses, petites bourgeoises ayant de l'ambition pour leurs petits maris. Leurs femmes, choisies par leurs parents, n'ayant pour tout emploi que de leur assurer une descendance et de leur apporter une dot propre à renforcer leur patrimoine.
Lucie devait avoir à peine seize ans. Les trois amis s'étaient offert un séjour en Sologne pour y chasser à courre. La gamine servait à l'auberge voisine. Un soir, alors qu'elle rentrait après son service, ils l'avaient arrêté sur son chemin. Ce ne fut d'abord qu'un jeu. Les trois jeunes hommes chahutant la petite afin de se moquer de sa peur. Mais Lucie ne se démonta pas, habituée aux plaisanteries salaces et aux gestes déplacés des hommes à l'auberge. Et le jeu dégénéra, Lucie subissant les assauts des trois hommes. Le lendemain, tout le village rechercha la petite qui n'était pas rentrée de la nuit. Les trois amis participant aux recherches. On la retrouva dans un buisson. Violée et étranglée.
Les années avaient passé. La famille de Lucie avait quitté le village. Les trois jeunes gens n'avaient plus chassé dans ce coin de Sologne. Et puis voici que ce soir…
Le père de Lucie avait mené son enquête pour retrouver les assassins de sa fille. Il lui avait fallu du temps, de la patience, de la ruse, de l'écoute, de l'attention. Lentement, il était remonté jusqu'aux trois complices. Tous les trois avaient payé. Ce soir, il avait frappé pour la dernière fois.
Les policiers se sont longtemps perdus en conjectures. La ville était-elle confrontée à son " Jack l'Éventreur " ? Mais un jeune inspecteur avait, lui aussi, mené une enquête minutieuse, fait des recoupements.
- Vous ne deviez pas faire justice vous-même.
- Paroles. La police était incompétente. Lorsque je leur ai fait part de mes soupçons, ils ont prétendu que ce n'était pas possible. Ils ont cherché des chemineaux que l'on aurait aperçus dans les parages dans les mêmes jours. Mais aucun vagabond n'était passé par là. Et le colporteur était dans une ferme du voisinage à dîner et conter ses mésaventures. L'une des servantes lui a offert l'hospitalité de son lit pour la nuit.
- Mais le jeune inspecteur vous aurait écouté.
- Je ne le connaissais pas. J'ai su lorsqu'il m'a arrêté qu'il était le petit ami d'une amie de ma fille.
- Il vous a défendu à votre procès.
- Oui, mais j'avais tué trois fils de famille. Ce qui était le plus impressionnant dans la guillotine, c'est lorsque vous arriviez devant. L'estrade, l'instrument posé dessus qui s'élevait si haut au-dessus de votre tête. Et la foule au pied. Tous ces gens venus voir tomber une tête. La compassion de certains. L'excitation sanguinaire des autres. Et les femmes n'étaient pas forcément les moins assoiffées de sang, contrairement à l'image de douceur qu'on leur prête généralement. Après, la montée, la bascule, le chuintement du couperet qui glisse, la tête qui tombe dans le panier de sciure et garde les yeux ouverts, tout cela est rapide et finalement peu douloureux, peu marquant. Non, le pire ce sont tous ces gens venus au spectacle. Un spectacle gratuit, ce n'est pas si courant pour des gens du peuple.
Et vous savez quoi, c'est qu'on les retrouve toujours, quelle que soit l'époque. Des " jeux du cirque " à la " télé réalité ", la démarche est la même. C'est le spectacle de la mise à mort qui passionne ces êtres-là. Des êtres méprisables, tout autant que ceux qui leur offrent ces jeux.
- Allons, je vois que la plaie est encore vive malgré vos existences suivantes.
- Elle fait partie de celles que tous vos artifices ne peuvent totalement effacer.
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|  TROPIQUES | Une pluie diluvienne s'abattait sur la piste. Les rafales du vent couchaient les trombes d'eau, noyant les essuie-glace de la grosse Jeep qui glissait d'un bord sur l'autre, roulant le plus souvent en crabe, peinant lorsque les roues s'embourbaient. Les grands arbres ployaient l'échine, perdant feuilles et branches.
Ils étaient partis en reconnaissance, en avant-garde d'un groupe de l'armée régulière auquel on avait signalé la présence de rebelles et de mercenaires dans les environs. Ils avaient laissé les autres véhicules à quelques kilomètres de là et devaient rechercher un endroit propice au campement. Une rivière en crue leur barrait le chemin et il fallait consolider un pont de bois avant que le reste du convoi puisse la franchir. Les quatre hommes n'avaient pas été peu surpris de constater une nette différence de paysage entre les deux côtés de la rivière. En effet, ils avaient dû batailler toute la journée sur une piste étroite et encombrée de branchages, d'arbres couchés, de lianes, pour frayer un passage aux hommes et aux véhicules. Heureusement, il ne pleuvait pas, mais la chaleur les mouches et les moustiques rendaient la progression difficile. Une fois franchi le pont branlant ils furent obligés de monter la capote de la Jeep pour se protéger de la pluie tombant continuellement en trombes violentes. Par contre cette fois la piste était large et bien dégagée. Le quatre-quatre venait de passer sous un dôme végétal, une sorte de portail taillé dans la verdure, qui ouvrait sur une clairière où une demi-douzaine de bungalows en bois peints en blanc, formaient un cercle. Ils entouraient une grande place circulaire. La plupart des bâtiments étaient en mauvais état : peinture largement écaillée, le plus souvent recouverte de mousse, vitres brisées, portes arrachées, toits crevés. Des lianes entraient par les fenêtres, les pergolas ne tenaient plus que par un ou deux poteaux vermoulus. L'état de délabrement semblait démontrer que les bungalows étaient à l'abandon depuis déjà longtemps. Une porte à peu près bonne claquait violemment. Ils amenèrent la jeep jusqu'au bâtiment central, le plus grand et le plus solide apparemment. Ils ne descendirent pas aussitôt, cherchant à repérer l'endroit où ils se trouvaient sur une carte. Sans résultat. Même le GPS fut incapable de leur donner une position exacte. Sur l'écran la zone apparaissait blanche, inconnue. Ils tentèrent d'entrer en liaison radio avec les autres véhicules, mais l'orage devait perturber les transmissions, car ils n'entendirent que des grésillements. Ils décidèrent de visiter le bâtiment, en attendant que les conditions météo s'améliorent et dans l'espoir d'y trouver des indices sur la situation exacte de la clairière. Se couvrant mutuellement, ils entrèrent, revolver dans une main, torche électrique dans l'autre. Il faisait déjà sombre dans les pièces et pourtant il ne devait pas être plus de cinq heures de l'après-midi. Ils avancèrent prudemment. Une épaisse poussière recouvrait le plancher et d'énormes toiles d'araignées pendaient du plafond. Sur une table, une carafe à demi pleine d'eau croupie trônait. Sur un mur un lambeau de carte, illisible, achevait de pourrir. Manifestement personne n'était entré là depuis des années. Tout semblait parfaitement calme et les quatre hommes se détendirent. Ils visitèrent le bungalow. Le perron donnait sur une grande pièce. Au fond une porte vitrée s'ouvrait sur une serre au vitrage brisé. Des ficus géants s'en échappaient, dont la hauteur rejoignait celle des arbres environnants ; Les herbes et les fougères arborescentes avaient envahi les tablettes sous lesquelles des cuves d'arrosages avaient été aménagées. L'eau de pluie les remplissait et des pousses de nénuphars y avaient fait souche. La serre, peu large, semblait assez longue, mais il était difficile de s'en rendre compte tant la végétation y était dense. Ils avaient laissé les machettes dans la Jeep et ne pouvaient pas se frayer de passage plus avant. Ils revinrent sur leurs pas et visitèrent les autres pièces du pavillon. Dans ce qui avait dû être le bureau du responsable, un fauteuil et un canapé en cuir laissaient échapper leurs rembourrages par de larges trous. Le bureau en acajou marqueté de style Empire, bien que fort dégradé, portait encore un sous-main à rabat en cuir, un porte-crayons en ébène des encriers en ivoire et un étui en crocodile recelait toujours les lunettes en écaille de son propriétaire. Il devait en avoir une paire de rechange car à l'épaisseur des verres il était évident qu'il souffrait d'une forte myopie et ses yeux ne suffisaient certainement pas à lui permettre de se déplacer aisément. Dans une haute bibliothèque vitrée, elle aussi en acajou, incrustée d'ébène, ils retrouvèrent des livres de biologie et d'entomologie, des encyclopédies et ouvrages scientifiques en anglais, en français, en allemand, en russe et en chinois. Dans un tiroir du bureau, un grand nombre de feuillets dactylographiés constituaient les premiers jets d'un traité ethnologique sur les peuples de la forêt. Une pièce voisine abritait un laboratoire. Ils y trouvèrent becs Auer, têts, cornues, microscopes et lunettes. Sur des étagères des bocaux en verre préservaient dans du formol des organes animaux et humains. Dans une armoire en métal des ossements voisinaient avec des crânes réduits. Aux murs une planche en couleur répertoriait les différentes races humaines selon la forme de leurs crânes. Elle voisinait avec une autre planche du même type consacrée aux singes. Dans un coin, un fauteuil portant des sangles aux bras et sur son dossier, surmonté d'une tige réglable avec un anneau, avait certainement servi pour y faire subir de terribles expériences " scientifiques " à des êtres que l'on y avait assis et attachés. De l'autre côté ils trouvèrent une salle radio, mais l'appareillage était hors d'usage et ne leur fût d'aucun secours. Dans un labo photo, dont les produits s'étaient évaporés depuis longtemps, ils trouvèrent des plaques photos et une pellicule était encore coincée dans l'agrandisseur. Enfin, une dernière pièce contenait trois cellules. Deux s'avéraient suffisamment grandes pour contenir plusieurs personnes. La troisième, étroite et basse, ne permettait pas à un homme normal de s'y tenir debout ni allongé. Elles semblaient avoir été faites sur le modèle des célèbres " fillettes " de Louis XI. Ce qu'ils venaient de voir leur donnait à penser qu'ils venaient de retrouver les vestiges d'une station scientifique tropicale, mais certaines des installations créaient en eux un véritable sentiment de malaise. Il était clair que, au nom de la science, l'on s'était livré dans ces bâtiments à des expériences très éloignées de toutes notions de morale et d'éthique. Ils traversèrent le bungalow, puis regagnèrent la voiture. La pluie et le vent sévissaient toujours. À première vue, à condition de nettoyer un peu, la clairière constituerait un bon camp de base pour les hommes de la troupe qui les attendaient à une heure de là. Malgré leurs efforts, ils ne parvinrent pas à établir le contact radio. Leur découverte les intriguait. Cet air d'abandon dû apparemment à un départ précipité, cette absence de vie, ne laissait pas de les interroger. Et puis soudain, ils surent. Ils se souvenaient maintenant avoir entendu parler d'une mission scientifique composée de savants émérites et accompagnés d'observateurs militaires qui avait disparu une trentaine d'années plus tôt au coeur de la forêt tropicale. Ainsi, ils auraient, par le plus grand des hasards, retrouvé leur base. Mais si les éléments matériels ne manquaient pas pour identifier le genre des occupants, rien ne permettait d'indiquer nettement ce qu'ils étaient devenus. Certainement que la bibliothèque apporterait les réponses. Comme aucune liaison radio ne passait, ils décidèrent de retourner dans le bureau à la recherche de documents. S'ils avaient bien retrouvé les traces de l'expédition, ils ne manqueraient de devenir aussi célèbres que Savorgnan de Brazza retrouvant Livingstone. Il faudrait attendre que le reste de la compagnie les rejoigne afin de chercher aux alentours d'éventuels ossements. Mais ce genre de recherches serait bien aléatoire après tant d'années écoulées dans un milieu aussi hostile que cette jungle. Dans le bureau, ils trouvèrent effectivement ce qu'ils cherchaient. Dans la bibliothèque, un volume relié de grand format en carton ordinaire, juste recouvert de papier kraft, réunissait des coupures de journaux relatives à l'expédition et à ses membres. on y parlait des douze scientifiques et des recherches qu'ils entendaient mener durant plusieurs années au coeur de la forêt tropicale. Au programme, la recherche de nouvelles espèces animales et florales, ainsi qu'une étude concernant les peuples de la forêt. en particulier des peuplades proches par la taille des pygmées, mais réputées anthropophages. Huit militaires assuraient la protection de l'expédition, eux-mêmes sélectionnés selon leur intérêt pour la science. L'expérience devait durer cinq ans. Mais au bout de dix-huit mois, on avait perdu le contact avec la base et toutes les recherches avaient été vaines. Et voici qu'après plus de trente années, le hasard les mettait en présence de l'expédition perdue, ou du moins de ce qu'il en restait. À nouveau ils retournèrent dans la jeep. Mais, malgré toutes leurs tentatives, la radio crachouillait toujours et ne permettait de saisir aucune station, ni d'entrer en contact avec le reste de la troupe. En fumant, ils attendirent que la pluie cesse, puis comme elle tombait toujours, ils décidèrent de sortir les rations et de manger sur place. Lorsqu'ils démarrèrent la Jeep, ils firent le tour de la clairière à la recherche de la piste. La nuit tombante et les épais nuages assombrissant le ciel réduisaient la visibilité et ils allumèrent les phares. Ils continuèrent à tourner. La clairière leur semblait plus petite, ils ne voyaient plus les bungalows. Une basse branche brisa le pare-brise. Les éclats de verre et la pluie les aveuglèrent. . . Le choc les assomma. Au milieu de la nuit, le gros de la troupe arriva. La jeep s'était encastrée dans un arbre au milieu de la piste. Ses quatre occupants étaient morts, écrasés par la chute d'une grosse branche sur leur véhicule. Le capitaine fit dégager les corps que l'on étendit dans des sacs, dans la grande pièce du pavillon central. On avait réussi à trouver quatre lits capables de porter leurs poids. Quatre soldats furent désignés pour leur monter une garde funèbre. Ensuite il veilla à faire s'installer ses hommes dans les autres baraquements. Malgré leur mauvais état, ils semblaient attendre le retour de leurs occupants puisque dans chacun d'entre eux, comme dans le bungalow principal, l'on avait retrouvé des meubles, des objets, laissés là, soigneusement disposés et non pas épars comme il eût été normal si l'abandon avait été provoqué par un événement inopiné. Des sentinelles avaient été disposées dans la clairière, car le capitaine s'était inquiété de ne pouvoir effectuer aucune transmission radio. La nuit bruissait de présences invisibles. Il y eut bien un coup de feu dans l'obscurité, mais il ne réveilla personne ; L'avion envoyé en reconnaissance ne vit pas la clairière, et pour cause, au cours de la nuit elle s'était refermée sur la troupe. La forêt, désormais, se protégeait des humains.
- Votre petit côté " magie noire " je présume. Vous avez tenté de donner un signal aux massacreurs de la forêt équatoriale, mais même en Amazonie, ça ne résiste pas aux intérêts économiques. Ils retirent à tout va des lobes aux poumons de la planète, ils finiront par s'asphyxier eux même.
- Une partie de l'humanité en mourra, l`autre, comme la Nature, s'adaptera en évoluant et en développant de nouveaux organes. Dans quelques millions d'années.
- Quel rapport avec moi dans cette histoire ?
- Vous étiez parmi les quatre de la première Jeep. Vous n'étiez pas visé personnellement. Disons qu'il s'agit d' un mauvais concours de circonstances.
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|  VAISSEAU SPATIAL |
La nuit avait été bonne. Dans le vaisseau, Elmer et ses deux compagnons avaient dormi sans cauchemar. Au-dessous d'eux, la Terre baigne dans la clarté solaire. Actuellement, c'est au tour de l'Europe de profiter des heures de jour. II fait beau de l'Espagne à la Hollande, l'anticyclone des Açores veille à ce qu'aucune perturbation ne vienne troubler la quiétude de ce premier jour d'août. Gunther prenait sa douche, André terminait une lettre à se femme. Elmer, aux commandes attendait le rendez-vous radio de dix heures du matin. La liaison serait longue, une navette devait leur apporter nourriture, lettres, journaux, cassettes vidéo des derniers films sortis depuis leur arrivée à la station orbitale. En six mois, rien de notable n'était survenu dans leur espace. Les diverses expériences suivaient leurs cours ; il était d'ailleurs prévu que la navette apporte quelques nouveaux sujets ; Il y avait eu l'apparition de cette comète dont ils suivaient le parcours, observant le noyau de glace et le panache de gaz qui s'illuminait avec le soleil. Leur inquiétude aurait pu venir de la situation, en bas. Mais la " Guerre froide " ne constituait plus qu'un épisode des livres d'histoire et les rodomontades de quelques dictateurs en mal de reconnaissance internationales auraient prêté à sourire si leurs peuples n'en souffraient pas. Il y avait bien deux ou trois pays marginaux en possession d'une arme nucléaire plutôt dissuasive que réellement dangereuse, mais les membres de l'équipage faisaient confiance à leurs politiciens pour les maintenir au niveau de la dissuasion. L'arrivée prochaine de la navette s'annonçait donc comme une opération de routine. Et puis ce serait l'occasion de rencontrer des collègues avec qui parler. Les deux astronautes pilotes devaient apporter directement les instructions secrètes impossibles à transmettre par radio, même en code ; ils repartiraient le surlendemain, ainsi qu'il en était tous les deux mois depuis le début de cette mission, prévue pour durer deux ans. Neuf heures cinquante-neuf. Le contact venait d'être établi. La base leur annonça que les postiers seraient en fait des postières et que le lancement s'effectuerait entre midi et une heure trente. De là-haut, ils voyaient le Soleil baigner la Californie. Les deux heures passèrent rapidement en vérifications et préparatifs. La navette décolla à midi trente et une. Le lancement s'effectua sans problème. Quinze minutes plus tard, elle atteignit son orbite d'attente. Après une légère correction, elle atteignit celle de la station spatiale en fin d'après-midi. Le sas d'arrivée était à présent ouvert et deux des astronautes avaient revêtu leurs scaphandres pour accueillir leurs invitées de quelques heures. La navette apparut à l'horizon, grossissant rapidement. L'arrimage eut lieu vers dix-neuf heures trente. Alors que les trois jeunes femmes pénétraient dans la cabine après avoir quitté leurs scaphandres, la liaison avec la Terre fut brusquement coupée. Tous les efforts pour la renouer furent vains, quelle que soit la longueur d'onde les stations restaient muettes.
- Ce n'est pas la peine de chercher, iIs ne répondront plus. C'était Laura, l'une des trois femmes qui parlait ainsi.
- IIs nous ont envoyé ici Gertrud, Catherine et moi pour nous protéger. Il y a eu un grave différend au sujet des champs pétrolifères près des pôles que les Russes et nous convoitions. Plusieurs de nos sous-marins nucléaires ont été coulés dans leurs abords et des plateformes de forage détruites, nos stratèges ont répliqué en coulant des sous-marins russes et leurs installations pétrolières. Il y a eu un échange d'ultimatums. À quinze heures une fusée intercontinentale a bombardé Moscou. Personne n'a jugé opportun de vous prévenir pour ne pas vous inquiéter " inutilement ". Nous devions faire partie de la prochaine mission toutes les trois et nous étions prêtes, c'est pourquoi ils nous ont envoyés. À cette heure, il ne doit plus y avoir personne de vivant sur Terre ; notre mission est d'attendre la fin des retombées pour redescendre. La navette est bourrée d'éléments de survie ; nous devrons recréer l'humanité par nos propres moyens.
- Sauf que six mois plus tard le vaisseau a heurté plusieurs anciens satellites en perte d'orbite et qu'il a été détruit. - Certes, mais la guerre atomique du bas n'avait pas suffi à éliminer entièrement " votre " humanité, il nous a fallu trouver autre chose.
- , Mais pourquoi tenez-vous tellement à éliminer les humains ? C'est bien vous qui les avez créés non ?
- Exact. Mais cela fut notre plus grave erreur. Nous n'avions pas envisagé une telle évolution. Ni que les humains s'évertueraient à détruire notre Paradis. Il nous faut absolument trouver la solution qui nous permette de sauvegarder ce qu'il en reste puisque vous n'êtes pas capables de le faire par vous-mêmes. Et nous ne voulons pas attendre que vous ayez provoqué l'emballement de la machine. Vos scientifiques, vos industriels, vos financiers sont des fous. Nous devons les empêcher de continuer à nuire à cette planète que nous avons eu tant de mal à rendre vivable.
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|  A COURRE |
- Voici ce que l'on appelle un très grand écart. Nous remontons très loin dans le temps terrestre, à une époque où vous faisiez partie d'une certaine noblesse. Je ne suis pas sûr que vous ayez des souvenirs précis de cette période.
Il court. Ses sabots écrasent les herbes libérant des parfums et des sucs qui laissent dans pas une traîne odorante. Il court. Ses bois arrachent les feuilles, brisent les branches frêles dont les débris s'envolent autour de lui et retombent en jonchée sur ses traces. Il court. La sueur sur son corps ruisselle, pique et aveugle ses yeux injectés, lui brouillant la vision. Il court. Sa peau griffée par les ronces et les épineux, se colore d'un sang rouge et sombre. Il court. A ses lèvres l'écume mousseuse s'étend, blanche et s'échappe en larges gouttes le long de sa gorge et de son cou. Il court. Dans sa poitrine en feu, il sent son cœur enfler, battre de plus en plus vite, de plus en plus fort. Il court. Trois fois déjà il dût faire face, acculé par les chiens de la meute. Adossé à un épais buisson, pattes écartés, front baissé, prêt à chèrement se défendre. Il court. Trois fois déjà ses bois acérés, dans une frappe violent de sa tête remontant vers les frondaisons, ont troué la gorge d'un chien. Il court. Avec dans les oreilles le bruit de vent de sa course et les appels répétés et sourds de la trompe excitant la meute lancée après lui et les cris des rabatteurs. Il court. Une fois encore les abois se rapprochent. Un fois encore, d'un bond long et souple il franchit le ruisseau qui ralentira un peu la poursuite des chiens. Il court. Son galop devient plus lourd à ses jarrets que les mâchoires des chiens ont tenté de briser. Il court. Son ventre lacéré se couvre du même rouge que ses flancs, du même rouge que celui des casaques des cavaliers hurleurs. Certains sont tombés en essayant de sauter un muret ou un tronc barrant la sente. Mais ce ne furent que de courts répits, le temps de les remettre en selle. Il court. Et devant lui s'ouvre, salvateur, le lac où il plonge pour nager jusqu'à l'île où il pourra se reposer. Mais il sent que la meute à ses jambes s'accroche. Les chiens le tirent en arrière, bloquent son élan. Il tente une ruade, une volte. Encore une fois, encore faire face, encore, encore une fois, encore lutter. Il sent dans sa gorge s'enfoncer des crocs. Un appel de la trompe, la meute se grondante se retire. Eux sont là. Montés sur leurs chevaux, avec leurs vestes rouges sang, riant, s'appelant. Ils lèvent leurs fusils et dix coups de feu claquent. Le cerf s'est affaissé, dans l'eau devenue sang. On a tiré hors de l'eau son cadavre et découpé ses membres pour en faire des cuissots. Sa tête deviendra trophée Sur la grève les chiens se ruent à la curée lui éclatant le ventre de leurs mufles de sang, lui arrachant les entrailles. Tripes éparpillées, fumantes. Ainsi mourût Bambi.
- Si. Curieusement je me souviens assez bien. Pour avoir ce cerf, nous avions traversé des champs de blé. Ils étaient mûrs et n'attendaient plus que les faulx des moissonneurs. Notre passage avait ravagé la future récolte, mais à cette époque le droit seigneurial faisait que pour nous, ce n'était qu'une affaire de paysans dont nous n'avions que faire. Nous aurions de toute façon exigé notre part de la taille et de la dîme. Mais lorsque nous somme repassés avec nos trophées de chasse, les paysans, furieux et en révolte, s'étaient assemblés et nous ont " servis " comme l'on dit en vénerie. Ils sont venus à l'hallali et nous ont massacrés. Il paraît que ce fut le début d'une Jacquerie ?
- Exact. Il y eut encore bien des morts après cela selon l'engrenage vengeance, répression, révolte.
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|  LE DEFI | /- Là, vous y êtes vraiment allé fort ! Un peu trop même, puisque nous avons décidé de vous retirer de nos effectifs, définitivement
- Quoi ! pour un malheureux petit défi ? J'ai commis des actes bien plus monstrueux dans mes diverses existences et vous me reprochez celui-là comme si j'avais commis un génocide ?
- Mais ces génocides, c'est nous qui les avons planifiés. Tous. Vous savez bien que votre planète est en voie d'épuisement et nous nous devons d'en " réguler " la population, puisque vous êtes incapables de la faire par vous-mêmes, au nom de principes religieux que nous n'avons jamais édictés. Un génocide est une manière d y arriver comme une autre, genre tremblement de terre, tsunami, accident de transport, pandémie ou conflit planétaire...
Mais ceci relève de votre seule initiative, une fois de plus et nous ne voulons pas risquer un manquement plus grave dans une prochaine mission.
- Bien, je vais au moins pouvoir me reposer.
- Et cette fois, sans retour. Je vous dis donc non pas au revoir, mais chez nous cela s'impose, Adieu.
- Lequel ?
- Pas de mauvais esprit s'il vous plaît, vous savez très bien qu'il est seul, quelque soit le nom que lui donnent les populations terrestres.
Ses différentes interprétations, Ies manières de le célébrer ne sont que des artifices destinés à générer des conflits.
- Toujours votre souci de régulation de la population ?
- Exactement. Les savants trouvent les moyens de guérir les maladies que nous créons ou leur faisons créer par des accidents de laboratoire ; ils prolongent la durée de vie et mettent en danger les réserves planétaires en favorisant la surpopulation. Nous devons veiller à les préserver. Notre petite boule bleue va finir par n'être plus qu'une orange vidée de sa substance si l'on vous laisse continuer sur ce rythme. II est d'ailleurs dans nos plans de faire disparaître l'humanité dans sa grande majorité par un cataclysme semblable à celui qui éteignit la plupart des dinosaures. Et si ça ne réussit pas, vous avez entendu certaine conversation lors d'un essai de prémonition qui devait rester confidentiel.
Mais revenons à vous, pour la dernière fois. Vous aviez une épouse brillante professionnellement dans son métier de " profileuse " et vous étiez vous-même un brillant psychologue...
I
- Je mets la table pendant que tu te détends un peu. J'ai préparé une salade avec une omelette au lard. Ton voyage s'est bien passé ?
- Parfaitement. Notre congrès a été enrichissant et rencontrer des collègues américains est toujours un plus. Mais notre travail est apprécié.
- Et ta réputation est internationale.
- C'est vrai. Et c'est valorisant de se sentir reconnue par ses pairs. Mais il y a eu un meurtre étrange en ville.
- Ah oui ? Ce n'est pas la première fois qu'il y a un crime étrange pendant votre congrès.
- C'est vrai. Mais la manière de procéder diffère à chaque fois, on ne peut pas véritablement établir de lien entre eux. D'ailleurs, les villes sont très éloignées les unes des autres et il serait difficile d'être présent à chaque fois.
- Sauf s'il s'agit d'un congressiste mettant à défi ses collègues.
- Impossible, nous sommes constamment ensemble.
- Vous ne couchez pas ensemble
- Non, (quoique pour certains, si) mais les heures des crimes nous disculpent, nous sommes en assemblée ou en conférence ou en tables rondes. Et aucune absence suspecte n'a tété remarquée.
- Comment réagissent tes collègues à ces affaires ?
- Peu en fait. Ils considèrent soit que ce n'est pas de leur ressort, puisqu'ils ne sont pas sur leur zone de compétence, soit qu'il leur est difficile de résoudre le problème puisqu'ils n'ont aucun indice concomitant, soit que c'est à moi de me pencher sur ces cas puisque je suis censée être la meilleure et que je n'ai pas de zone de compétence définie.
- Et alors, où en sont tes réflexions ?
- Pas bien loin. Tué par balle à bout touchant, sans doute une arme munie d'un silencieux. Petit calibre. Sans doute pour tenir dans un sac à main ou une sacoche. Pas de témoin. Pas de mobile. Une victime irréprochable, avec une vie on ne peut plus banale, sans aventure extraconjugale ni problème dans son travail. Peut-être une erreur de cible, on cherche des ressemblances physiques, des homonymies. Peut-être la faute à pas de chance d'avoir été là au mauvais moment. Un type sans histoire, victime d'un malade ou d'une maladresse.
- C'est différent des autres fois.
- Oui. Il y a eu celui tué par poison dans son verre ; celui victime du " coup du parapluie " (un assassin qui a de vieilles réminiscences) ; celui tombé de la falaise à Etretat ; on en est à quatre. Et chaque fois des gens comme pris au hasard, des gens sans histoire.
- Et celui qui a été retrouvé poignardé dans la ruelle ?
- Non, celui-là on eu son assassin. Un type du milieu pour une sombre histoire de trafic de drogue.
- Mais je croyais que le gars criait son innocence ?
- Avec son casier et ses antécédents, c'est un professionnel et il portait des taches du sang de la victime sur lui.
- Et si ce n'était pas lui, il prétend avoir trouvé le corps et le couteau, un professionnel ne se laisserait pas piéger aussi bêtement.
- Chacun commet des erreurs, il aura été négligent ou manqué de chance.
- Et si c'était vous qui étiez dans l'erreur ?
- Tu veux dire moi ?
- En l'occurrence.
- C'est possible, mais je ne vois pas où serait l'erreur. Tout est contre lui.
- Justement, c'est trop évident. Et il n'est pas dans tes habitudes de te laisser aller à la facilité.
- Tu as peut-être raison, mais je ne vois pas sur quel motif rouvrir l'enquête, après tout, il est peut-être innocent de ce crime-là, mais il en a commis de nombreux autres dont nous avons également toutes les preuves.
- Attention, si son avocat prouve son innocence, les autres affaires seront suspectées dans leurs appréciations.
- Impossible pour les autres, mais je reconnais que celle-ci peut ne pas être claire.
- Suppose que le véritable assassin se dénonce et apporte les preuves de son crime sans pouvoir être identifié.
- Nous finirions par l'avoir et l'autre resterait en prison pour ses crimes précédents.
- Bien, si nous passions à table ?
II
- Oh là là, tu as l'air bien fatiguée.
- Ecoute, je n'y comprends rien.
- Comment, toi, la référence des références en matière de profilage ?
- Nous en somme à la huitième victime sans mobile apparent. et cette fois nous retrouvons les procédures doublées.
- Des imitateurs ?
- Pas possible, les imitateurs approchent, mais ne reproduisent pas exactement. Là, tout est exactement semblable, sauf en ce qui concerne le poignardé qui, cette fois, est parfaitement innocent de tout.
- Ah, vous avez tout de même eu cette fois un conflit de travail et une rivalité amoureuse. - Oui, mais les suspects potentiels ont été parfaitement innocentés.
- Pourtant, tu arrives toujours à cerner la personnalité des meurtriers.
- C'est très différent. Les crimes se déroulent dans des villes éloignées les unes des autres, avec des intervalles de plusieurs mois, voire une année ou plus.
- Mais tu as déjà été confrontée à des " routards du crime " et tu les as coincés.
- Pas seul. Mes collègues m'ont toujours apporté des éléments qui m'ont permis de tracer un portrait psychologique. Mais là, rien. Pas un indice, pas un élément qui donne la moindre prise à une interprétation. C'est le vide le plus complet.
- Pas un témoin ayant plus ou moins aperçu quelque chose ? Généralement les voisins, les familiers se font une joie d'apporter leur témoignage, surtout s'ils n'ont rien vu, rien que pour avoir leur tête à la télé.
- Tu penses bien que l'on a été et que l'on est débordés par ce genre de témoignages sans queue ni tête, mais aucun n'est concret. Et l'on est obligés de vérifier, même si l'on sait que nous perdons notre temps.
- Et depuis l'affaire du tueur à gages innocenté, c'est encore plus difficile non ?
- Tu penses, et l'on n'a toujours pas réussi à coincer le vrai criminel, bien qu'il ait apporté des détails très précis sur le lieu et les circonstances. Ses indications ont été envoyées par mail depuis un cybercafé de Dakar.
- En principe, ce genre de types se fait coincer pour avoir voulu jouer avec les enquêteurs.
- Dans les séries télé sans doute, mais dans la vraie vie, il est très rare que des psychopathes jouent à ce jeu-là. Malades, mais pas fous serais-je tentée de dire.
- Pourtant, on dit qu'il arrive un moment où ils souhaitent se faire prendre, soit pour échapper à leurs monstres, soit pour éprouver la satisfaction de leur supériorité mentale, soit par une sorte de masochisme qui les mène à vouloir subir la punition que méritent leurs actes.
- Tu regardes trop les séries américaines et leur morale à bon marché de quakers puritains. II n'y a qu'à Hollywood que l'on ose écrire de tels scénarios. La réalité est tout autre, tu le sais bien toi qui es confronté aux tourments psychotiques de tes patients.
Aucun criminel ne souhaite se faire prendre, même inconsciemment. Lorsqu'il est pris il s'adapte aux circonstances et fait, comme l'on dit " contre mauvaise fortune, bon coeur. "
- Si tu le dis… J'ai reçu une lettre de menace.
- De qui ?
- Le pervers que je t'ai permis de coffrer. Je pensais qu'il ne saurait pas comment tu avais pu retrouver sa trace, mais il semblerait qu'il ait été mis sur la voie par quelqu'un de chez vous. Pourtant, je ne pouvais pas fermer les yeux. Un patient qui me révèle être l'auteur de viols, même tenu au secret professionnel, il fallait que je te mette sur sa trace. Mais je ne regrette rien.
- Je vais voir ce que je peux faire pour le calmer.
- Inutile, cela le confirmera dans ses soupçons et il ne sortira pas de sitôt.
III
- Six ans ! Tu te rends compte que c'est la dixième victime ! Mais cette fois, je crois que nous allons le coincer, il a commis sa première erreur. Un témoin a entrevu sa voiture et une partie de la plaque d'immatriculation.
- Crois-tu que ce soit une erreur ?
- Comment cela ? Tu ne penses pas qu'il ait fait exprès de prendre sa voiture, juste après avoir agi, devant un passant ?
- Tu te souviens de notre conversation sur le désir d'en finir avec ses crimes ?
- Oui, mais je ne pense pas que ce soit le cas.
- Bon, imagines. Depuis le temps qu'il te fréquente à la lecture de tes " exploits ", il finit par te connaître et sait comment tu réagis. En plus, il doit exercer un métier proche du tien, dans lequel la psychologie entre en jeu. Depuis plusieurs années déjà il t'envoie des signaux que tu ne veux ou ne peut pas comprendre.
- Tu raisonnes comme si tu le connaissais bien. Mais il ne suffit pas de lire des comptes-rendus d'enquête ou de suivre une conférence ou un cours de la Fac pour prétendre connaître la démarche intellectuelle d'une personne. Tu le sais aussi bien que moi.
- On sonne, tu vas ouvrir ? Il faut que je finisse ma valise.
- Tu pars ?
- Pour un très long voyage, je crois.
- Mais..
- Va ouvrir, ils insistent. Le petit bout de plaque minéralogique les a guidés, ils n'osent pas entrer chez toi sans t'avertir.
- Explique-toi
- L'assassin que tu poursuis depuis six ans, c'est moi.
- Comment ? Mais comment as-tu pu ?
- J'ai voulu te prouver, que, malgré toute ta science, tes certitudes, ton réel professionnalisme, tu pouvais connaître l'échec.
- Mais comment n'ai-je rien vu ?
- Je profitais de tes congrès pour me rendre sur les lieux. Tu ne pouvais pas le savoir, car je rentrais avant toi. J'arrangeais mes rendez-vous pour que tu ne puisses rien soupçonner et mes dépenses ne concernaient que mon cabinet.
Je repérais les lieux sur Google Earth et j'arrivais toujours à trouver le moment et la cible idéaux pour agir. Même le cyber café de Dakar ne t'as pas mis la puce à l'oreille. Pour c'est le seul déplacement que tu connaissais parfaitement puisque nous y étions en vacances.
- Mais c'est monstrueux. Toutes ces malheureuses personnes que tu as tuées... par... jeu !
- Par défi ! Juste un petit défi.
- Un petit défi, mais qui vous vaudra un très long bannissement. Vous serez désormais une ombre sans passé, sans avenir, sans plus du tout de mémoire. Un astre mort au fond de l'univers. Vous y serez papillon et vous y butinerez les cyclamens de la planète.
- J'aime bien les cyclamens, il y a pire comme enfer. Mais, vous me rappellerez, vous finissez toujours par me rappeler. Pour les sales besognes, car malgré ma naïveté présumée, ou à cause d'elle, je suis l'un de ceux qui les accompli le mieux. //
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|  LE DERRIERE DANS L'EAU | Il ne savait toujours pas pourquoi ils avaient acheté cette maison. Une ancienne métairie cachée derrière un bouquet d'arbres, entourée de prairies traversées par un ruisseau. Pour la rejoindre, il fallait suivre un chemin blanc rendu carrossable par des camions de tout-venant régulièrement rechargés pour le renforcer et éliminer les nids de poules qui s'y formaient chaque hiver. Le hameau le plus proche se trouvait à un kilomètre, le bourg à cinq. La fermette se constituait d'une longère formant un rectangle défensif avec ses dépendances. Construite au dix-huitième siècle, elle avait su parfois protéger ses habitants de plusieurs attaques de bandes de chauffeurs, ces truands qui brûlaient les pieds des maîtres pour leur faire révéler la cachette de leurs « trésors », une cassette avec quelques pièces d'or sauvées des impôts seigneuriaux et ecclésiastiques. Mais elle avait également subi à plusieurs reprises le viol de soldats occupant la région et le pays. A chaque destruction, elle avait été reconstruite et offert un couvert sécurisant à ses hôtes. Ses prairies nourrissaient les troupeaux. Quelques vaches, quelques moutons, quelques chèvres, deux ou trois chevaux, un ou deux ânes, une mule et une abondante basse-cour de poules, d'oies, de canards, pintades, dindes et de lapins. De quoi assurer un petit revenu aux métayers qui s'y étaient succédé.
Indéniablement, l'endroit lui plaisait. Il aimait cette campagne verdoyante et le fait de voir un ruisseau traverser sa propriété l'avait tout de suite séduit, malgré les nombreuses contraintes que cela engendrait. L'hiver, lorsque la glace était suffisamment épaisse, il traversait son cours en une glissade ou s'amusait à faire glisser quelques pierres en une imitation de curling naturelle et rustique. L'été, il aimait sa fraîcheur. Il s'essayait à la pêche, mais n'avait jamais su monter une ligne correctement et rentrait toujours bredouille de ses après-midi à la volante. Lorsqu'il pêchait au coup, il s'installait confortablement regardant son bouchon danser entre les remous. De toute façon, il emmêlait trop souvent ses lignes dans les basses branches d'arbres pour espérer ramener le moindre poisson. Et lorsque malgré l'ombrage des saules et des aulnes, la chaleur se faisait trop lourde à supporter, il quittait le tronc et la grosse racine lui servant d'appui et d'oreiller pour cette échancrure de la berge où il se calait le dos, les jambes allongées comme en un transat, de l'eau jusqu'à la ceinture, la tête reposant sur la rive. C'est alors qu'il se sentait en paix. Les poissons le frôlaient dans leur nage, sachant bien qu'il ne représentait aucun danger. Il suivait le vol des libellules et des papillons, un bourdon, une abeille vrombissaient à ses oreilles. Même les moustiques le laissaient à sa quiétude. Il s'endormait alors Le plus souvent, il rentrait en fin d'après-midi, son pantalon de lin blanc écru mouillé et maculé d'un peu de vase, malgré les galets du ruisseau, et du vert de quelques algues accrochées au fond. La machine à laver ne suffisait pas toujours à rattraper ces témoignages de son farniente. Parfois, il prenait le temps de se laisser sécher par le soleil, étendu sur l'herbe de la prairie, mais l'état de son pantalon trahissait son activité méridienne.
Quelques fois, lorsqu'il était seul à la maison, sa béatitude aquatique durait jusque tard dans la nuit. Il observait entre les branches le vol des chauves-souris, l'apparition des étoiles, le passage de satellites et ne rentrait que lorsque le froid commençait à le saisir. Durant ces moments de longue détente, il avait alors en tête une chanson de Philippe Clay dont la silhouette dégingandée et le visage en lame de couteau étaient presque semblables à sa propre personnalité. Elle disait : « Le derrière dans l'eau, Le nez dans les feuilles, C'est au fil de l'eau Que le joli temps se cueille ! »
Mais il ne savait pas très bien pourquoi, ils avaient acheté cette maison. Il lui semblait que ces lieux lui étaient familiers. La ferme, les bois, le ruisseau, tout était dans sa mémoire. Et pourtant, jamais il ne l'avait vue auparavant. Il avait passé son enfance dans une toute autre campagne. Aussi belle, aussi verte, mais très éloignée de celle-ci. Il avait fallu cette promenade au cours de vacances improvisées pour qu'ils passent devant le panneau de mise en vente à l'entrée du chemin. La décision avait été prise en une journée et à la fin de l'été ils avaient signé l'acte d'achat. Un coup de cœur. Une folie. Mais une superbe satisfaction. Lors de ses après-midi de détente, alors qu'il somnolait dans sa méridienne aquatique, il lui arrivait des images dont il ignorait l'origine. Terribles.
II
Il revoyait la métairie avec sa bassecour caquetante, criaillante, ses porcs fouissant l'auge aux eaux grasses, son tas de fumier odorant et fumant et les femmes en robes et coiffes traditionnelles s'affairant aux travaux ménagers et de cuisine. L'une d'elle, portant une panière sous le bras s'était éloignée pour gagner le bord du ruisseau. Là, dans une échancrure de la rive, était installée une boîte de lavandière avec sa planche de lavage. La fille s'était agenouillée en relevant haut ses jupons pour se donner de l'aisance. Elle avait empoigné le linge et s'était mise à laver. De dos, dans la mi-ombre des frondaisons, sa croupe arrondie et tendue ondulant avec les gestes du lavage elle offrait une image propre à inspirer une de ces peintures naturalistes qui faisaient l'enchantement des salons bourgeois. Elle pouvait inspirer également une tentation violente. L'homme s'était approché. Il avait observé la fille. Ses gestes vifs mettaient en valeur son coup de reins. Ployant le buste, le relevant, sa croupe semblait offerte. Elle aperçut la silhouette dans le reflet de l'eau. Mais continua son ouvrage. Sa poitrine à peine soutenue par la chemise au large décolleté tressautait à chaque mouvement de ses épaules et de ses bras. Il se pencha et sa main plongea dans le décolleté pour saisir l'un des seins. La fille voulut se redresser pour se dégager, mais il se plaqua contre elle en la maintenant à genoux. Elle voulut se retourner, mais il la maintint entre ses cuisses lui serrant la taille. Résignée, elle le laissa faire. Il la prit, alternant les deux viols de son sexe et de son anus. Lorsqu'enfin, achevant de la besogner en sodomiste il se répandit en elle, s'abattant sur ses reins et qu'il se retira pour tomber à ses côtés, elle sortit un couteau de son panier de linge et le plongea dans le cœur de l'homme, puis lui coupa le sexe.
Lorsque le métayer aperçut le tableau de loin, il crut que l'homme dormait. Il accourut pour réprimander la servante qui faisait l'amour au lieu de laver son linge. Ce n'est qu'en arrivant auprès d'elle qu'il comprit, la fille tremblante de convulsions tentait de lui expliquer entre les sanglots ce qui lui était arrivé. Le métayer comprenait, mais il devait choisir. Ou cacher le crime ou dénoncer la fille qui serait lourdement condamnée pour le meurtre et surtout pour l'ablation. Il prit la servante par les épaules, tâchant de la calmer. Il n'y avait personne pour les voir. La fille était mignonne et bonne travailleuse, il n'avait pas envie de s'en séparer. Le mort était un journalier qu'il avait embauché pour les moissons. Personne ne le connaissait au pays et nul ne se soucierait de sa disparition. Il empoigna le corps, après lui avoir fourré ses parties génitales dans l'une de ses poches. Le corps bascula dans l'eau, et s'enfonça dans un creux d'eau, au pied d'une petite cascade proche. Le métayer aida la petite à rentrer son linge. Il annonça que le journalier était parti sans prendre son compte. Personne ne s'en étonna, le gars n'était là que de quelques jours et il arrivait que certains préfèrent s'esbigner sans leur dû s'ils apercevaient l'ombre d'un chapeau de gendarme dans le secteur. La jeune servant retourna au ruisseau laver le linge et le métayer lui trouva un gentil garçon du voisinage pour la marier tout en la gardant à son service.
III
Mais pourquoi ces images lui reviennent-elles ? Il avait sondé le creux près de la cascade. Sous près de deux mètres d'eau, il avait remonté quelques ossements. Mais il était incapable de savoir s'il s'agissait de ceux d'un homme ou d'un animal tombé là ou jeté. Il n'empêche que cette découverte l'avait fortement troublé. Quel rapport avec lui ? Il ne croyait pas à la métempsychose, cette théorie qui prétend que l'on peut vivre successivement plusieurs vies. Et même si les images le concernaient, quel rôle a-t-il tenu dans cette affaire ? Les archives criminelles du département ne mentionnent aucune disparition suspecte dans le coin, mais il est vrai qu'à l'époque ce genre de disparition était chose assez courante. Il avait remarqué depuis longtemps déjà que l'endroit où il se plongeait dans l'eau était le même que celui où la jeune servante lavait son linge. Un linge de lin blanc écru. Qu'elle mettait ensuite à sécher sur l'herbe. Ce qui le tourmentait, c'est qu'il ne saurait jamais, s'il était lié à travers les siècles à cette action, s'il était le métayer ou le violeur. Leur silhouette était semblable à la sienne, longiligne, avec un visage en lame de couteau.
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